Interview

Cyril Dion

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Qu’est ce que ça change de faire un million d’entrées au cinéma ? De remporter le César du meilleur film documentaire ? D’exporter son film dans trente pays ? De vendre 100.000 DVD et des milliers de livres ? Et bien, ça change l’identité. C’est comme ça qu’un homme est passé de « tu sais, le mec de Mélanie Laurent » (alors qu’il n’est pas son mec, mais c’est aussi ça la rançon du succès) à Cyril Dion.
Chaque cause a besoin de héraut. Après Pierre Rabhi et Nicolas Hulot, depuis plus d’un an, l’écologie a Cyril Dion.
À une époque où l’enfonçage de portes ouvertes est passé des comptoirs du PMU aux bureaux de l’Élysée. Où le pragmatisme est érigé en solution alors qu’il s’agit du problème. Où le « oui mais… » est utilisé comme une simple ponctuation. À cette époque, il y a des gens qui proposent. Qui montrent. Une autre voie. Un chemin de traverse qu’on n’avait pas vu, trop occupé à scruter nos pieds pour ne pas trébucher.
Cyril Dion en fait partie, on a donc eu envie de lui passer un coup de fil. Et au bout de deux minutes, on s’est mis à le tutoyer. Pas pour simuler une amitié avec le gratin (on n’est pas Laurent Weil), mais juste parce qu’on se sentait bien.

C’était la rentrée scolaire. À « profession du père », ils ont mis quoi tes enfants ?
Écrivain et réalisateur. Je suis en train de finir un film de fiction. La suite de Demain. Imaginer le monde de demain si on réagit aujourd’hui. Un imaginaire positif.
Et puis, je suis en train de finir un livre que j’avais commencé il y a dix ans. Un roman choral avec trois personnages sur le conflit israélo-palestinien.
Entre le moment où j’étais acteur et mon engagement avec Colibri, j’ai organisé un congrès israélo-palestinien et les deux premiers  congrès mondial des imams et rabbins pour la paix. Ça se nourrit de cette expérience.
J’essaie de faire exister mes personnages avant tout. Je ne veux pas leur faire dire ce que je pense, mais je cherche à écouter ce qu’ils ont à dire.

« J’ai organisé les premiers congrès israélo-palestinien », franchement, ça pourrait être une phrase d’OSS 117. D’où vient ce besoin d’engagement ?

Des rencontres d’abord. Le leitmotiv dans ma vie, c’est de refuser de faire des choses qui ne me passionnent pas.
Je n’ai pas aimé l’école. J’ai tout fait pour la quitter au plus vite, ne pas redoubler, vite avoir le bac. Après, pendant mes études d’arts dramatiques, j’ai fait plein de petits boulots. Coursier, vendeur de jeans, standardiste, peintre en bâtiment… J’ai compris que je ne pourrai pas passer ma vie à simplement bosser pour avoir un salaire.

Quand on regarde Demain, c’est un programme parfait pour les présidentielles. Puisque Hulot n’y va pas, ça ne te tente pas ?
C’est le but du film : qu’il soit un projet. C’est encore plus vrai avec le livre.
Quand Nicolas (Hulot) a décidé de ne pas se présenter, je faisais partie de son petit groupe de soutien. Les gens m’ont proposé de me présenter. Mais je pense que je suis plus clivant que Nicolas.
Et puis, surtout, je deviendrai malade en trois semaines.
Je côtoie des grands politiques depuis des années. C’est hyper violent. C’est un peu pathologique de faire ça. Les gens normaux et équilibrés ne tiennent pas dans ce monde.

Donc, on est dirigé par des déséquilibrés ?

Oui. C’est pour ça qu’on veut un changement de démocratie. Est-ce que tu connais le nom du président de la Fédération helvétique ? Non. Parce qu’ils sont plus protégés, avec des postes tournants. Il y a plus de démocratie directe. En Scandinavie, tu ne verras jamais un ministre en voiture de fonction ou vivant dans un château. En France, on a gardé des restes du royalisme. Les politiques ne paraissent pas sérieux s’ils ne vivent pas dans des châteaux.
Les élections populaires datent seulement de la Révolution. Mais ce n’est pas le seul système. Loin de là. Il a été mis en place à une époque où l’information ne circulait pas ou la population était peu éduquée. Un système d’élection où on doit choisir entre untel ou untel. Ou un référendum où il faut répondre oui ou non à des questions très complexes. Ce ne sont pas des systèmes qui correspondent à une époque où l’info circule et où la population est éduquée.

Pourtant, il y a une demande de réponses simples. C’est là dessus que s’appuie la montée du populisme.

Oui, c’est pour ça que l’éducation est primordiale. Même les médias ont un rôle éducatif. Pour que cela change, c’est l’ensemble de la société qui doit se prendre en main.

Donc, tu n’adhères pas au discours de dire que le changement viendra d’en bas. Il doit venir de partout ?

Il faudra obligatoirement passer par une institutionnalisation des changements. Par exemple, la taxe carbone va être obligatoire.

On connaît les problèmes, on entrevoit les solutions. Qu’est-ce qui bloque ? C »est le fameux 1 % ou c’est un souci systémique ?
Les deux. Évidemment, les gens qui ont le plus d’intérêts que ça ne change pas font barrage. Et ils en ont les moyens. Mais ils ne peuvent le faire seulement parce qu’on les laisse faire. Cette inertie est culturelle. C’est pour ça que je fais ce que je fais : pour libérer l’imaginaire, pour susciter le désir.
Il faut faire de nouvelles promesses pour faire rêver les gens. Comme en 1960 quand Kennedy dit qu’on va aller sur la Lune. On a aucune idée si c’est possible, mais le rêve est tellement fort, tellement porteur, que neuf ans après, on y arrive.

De voir Sarkozy devenir d’un coup climato-sceptique, ça doit te rendre fou ?

(dépit) Pffff. Lui, c’est le pragmatisme pur. Il est un peu fou aussi. C’est l’archétype du mâle alpha. Il bombe le torse, il agresse. Il veut faire le chef de guerre. On n’est plus des gorilles.
Ce sont des types dangereux. Ils sont pathologiques.
En même temps, ils gens veulent un bon chef. C’est archaïque. Ils jouent sur la peur. Et quand on a peur, on cherche à s’abriter derrière un chef.

Les citoyens ont plus de pouvoir avec leur carte d’électeur ou avec leur carte bancaire ?

Les deux. Mais, aujourd’hui, on a plus de pouvoir avec la carte bancaire. Parce que le système est très verrouillé. On vote pour le moins pire.
La carte bancaire, on s’en sert tous les jours. On doit soutenir les entreprises indépendantes pour éviter que l’argent soit dans les mêmes mains.
C’est la phrase de Coluche : « quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent pas pour que ça ne se vende plus. » Tout est dit.

Bayer qui rachète Monsanto, ça t’inspire quoi ?

C’est la concentration de pouvoirs la plus inquiétante de ces dernières années. D’un côté, les semences et les herbicides, de l’autre le pharmaceutique et les pesticides. Ils vont vendre des packs aux agriculteurs. Les graines, avec les pesticides. Et si les pesticides vous filent le cancer, on a de quoi le soigner.
Ce qui est fou, c’est que ces boîtes viennent de l’armement. Bayer, c’est eux qui ont fait le Zyklon B. Monsanto, il faisait l’agent orange pendant la guerre du Vietnam.
Ils vont avoir la maîtrise de toute la chaîne alimentaire. Ils décideront ce qu’on mange et si on mange. C’est quand même un gros problème démocratique.
Il faut lire Contact cde »de Matthew Crawford (éd. La Découverte). On a tout virtualisé. On va au supermarché, comme nos ancêtres cueilleurs comme disait Pierre Rabhi. On ne sait plus d’où viennent les aliments. Pareil sur nos écrans. On peut commander des choses ça savoir si elles causent la déforestation ou le travail des enfants. Et ils sont en train de faire disparaître les magasins, les lieux de rencontres. On va vivre juste derrière nos écrans, sans se situer dans le monde. Les gens qui se situent trouvent des solutions.

Après votre documentaire, les débats tournaient tous autour d’une seule question : faut-il être optimiste ou pessimiste ? Ce n’était pas frustrant ?
Très. On parlait soit de ça, soit du succès du film, au lieu de parler du fond, des solutions. Mais ce n’était pas le cas dans tous les pays. Le film a été vendu dans trente pays. Je suis allé dans quatorze. En Suisse, on a parlé économie. En Algérie, de permaculture.

Est-ce que tu n’es pas usé par le cynisme ?

Un peu. Je ne discute plus avec ces gens. Ceux qui dressent la liste de toutes les raisons pour lesquelles ont est foutu, ça ne m’intéresse pas. Se nourrir des défauts de l’humanité, ça ne m’intéresse pas.

Quand on voit Demain, on voudrait que nos enfants prennent un peu du meilleur de chaque pays. Comment tu fais avec tes enfants ?
Comme je peux. On a cherché la meilleure école qui soit chez nous. On discute vachement avec les enseignants, on leur apporte des livres aussi. Et puis, on passe beaucoup de temps pour les devoirs et on explique que l’école n’est pas l’alpha et l’oméga, il y a plein de façons d’apprendre.

Vous êtes devenu végétarien après le film, ça va ?
J’ai des moments difficiles de temps en temps devant un plateau de charcuterie. Mais si ça peut vous rassurer, je ne mange jamais de tofu.

Il y a de plus en plus de végétariens non ?

Oui. Parce que c’est mieux accepté aussi. C’est toujours un peu compliqué dans les restaurants en France, dans les autres pays, c’est nettement plus simple.

Quel a été le déclic : la souffrance animale ou l’écologie ?

Depuis des années, je voulais devenir végétarien pour des raisons écologiques. Et puis, c’est la raison morale qui a fait la différence au final.
On tue 70 milliards d’animaux par an pour le plaisir. 85 % des poulets et 95 % des porcs sont issus de l’industrie.

Quand tu dis « pour le plaisir », tu veux dire qu’on n’a pas besoin d’un régime carné aujourd’hui ?

Des recherches montrent qu’on a un système digestif d’herbivores. Avec des intestins très longs. C’est pour ça que les lions n’ont pas de cholestérol et n’ont pas de problèmes cardio-vasculaires.
Si on veut agir pour l’écologie, c’est aussi une vrai levier. L’alimentation est responsable de 18 % du réchauffement climatique, un acteur majeur de la déforestation et de l’épuisement de l’eau.
Je suis devenu végétarien. Je l’ai dit dans un débat et après Mélanie me dit : « merde, j’ai l’air de quoi maintenant moi » et le lendemain, elle était végétarienne. C’était facile pour elle, elle ne mangeait déjà plus de poissons après avoir fait des documentaires sur les océans et la pêche intensive.

J’ai revu Demain il y a peu. En voyant l’absurdité de notre monde, j’ai eu l’impression de lire un roman de K. Dick ou de Kafka.
Oui, c’est pour ça qu’on devrait être dans la rue. On devrait passer plus d’énergie à changer les choses. On devrait passer 90 % de notre temps à créer de nouvelles voies et 10 % à combattre les anciennes.

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Publié le 17/09/2016