Mode

Elise By Olsen, la plus jeune (et la plus pertinente) rédactrice en chef au monde

+1+2+3+4+5

Elise By Olsen a seulement 17 ans et dirige à Oslo le magazine le plus excitant du moment. Et pour être totalement transparent, nous sommes très proches de celle qui à nos yeux est l’avenir de la mode en occident.
Avec elle, nous sommes en train de parcourir un réseau infini d’informations pour anticiper de nouvelles réalités. Avec elle, nous embrassons la vie et rejetons le « lifestyle ». Nous considérons tout comme une expérience. Nous éliminons toutes les règles. Même nos propres règles. Nous savons que la nouveauté n’est pas une mode, c’est une valeur. Nous ne sommes pas une collection d’images, mais bien une relation sociale entre les personnes. Nous savons que le style est le contrôle et qu’une idée est la liberté.
Il était temps donc de vous la présenter en France, avant que toutes les raclures arrivistes lui signent des chèques en blanc pour espérer redevenir pertinents.

Quand j’ai découvert ton travail et surtout tes idées, j’ai senti que nous avions des démarches créatives très proches malgré le fait que nous ne parlions pas la même langue. Je n’ai par exemple jamais compris pourquoi l’industrie culturelle ne fait pas confiance aux jeunes. Pourquoi une personne devrait-elle d’emblée être discréditée simplement parce qu’elle a moins de 20 ans ? La jeunesse n’est qu’un slogan marketing qui sert à vendre.
Tu as déclaré à ce propos une chose très intéressante : « Nous travaillons sans frontières et sans genres, maintenant il est temps de travailler sans âges. » Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Je pense que nous nous dirigeons vers une utopie sans frontières et sans genres. Parce qu’on a fourni aux membres de la plus jeune génération les moyens de discuter et de travailler ensemble, en ligne et à l’international, on peut travailler de n’importe où. Et dans des temps de crise politique, écologique et économique comme celles que nous traversons actuellement, la clé c’est la communauté. On cherche des personnes qui pensent comme nous, on cherche un sentiment d’appartenance à travers la famille en ligne que l’on s’est choisi. Les stéréotypes de genre sont déconstruits et remplacés par une certaine liberté. Et avec ceci en tête, je pense qu’il est important de travailler maintenant trans-âges, trans-générations. Les plus âgés ont un savoir et de l’expérience que les plus jeunes n’ont pas, et réciproquement. Considérer et traiter les jeunes créatifs et les esprits brillants à égal avec tous les autres, c’est extrêmement important. Les capacités de chacun devraient être jugées sur ses prestations et ses résultats davantage que sur son âge. Cette approche peut être mise en œuvre facilement, en toute conscience et responsabilité, par les entreprises mais aussi les individus. Tout le monde y gagnera. C’est ma mission : repérer et recruter de jeunes talents, montrer leur travail et faire entendre leurs voix au monde.

Avant de parler de ton nouveau magazine, WALLET, je voulais revenir sur Recens Paper, un magazine culturel pour la jeunesse, en révolte permanente contre l’establishment de la mode et ses stéréotypes.
Je le dis avec modestie, nous faisons une chose similaire depuis des années maintenant avec APAR.TV. Penses-tu que nous soyons sur le bon chemin ? Sommes-nous du « bon côté » de l’histoire ?

Avec Recens Paper, nous avons voulu défier l’industrie de la mode à un niveau visuel, alors que the WALLET a pour but de défier l’industrie de la mode à un niveau plus fondamental. Dans les numéros de Recens Paper, nous avons systématiquement travaillé contre la marchandisation, les standards de beauté et les stéréotypes de genres. Concrètement nous n’avons pas fait de retouches, nous avions une bande « alerte pub » de deux centimètres de large autour de chaque publicité, nous nous efforcions d’avoir un casting varié. Et oui, APAR.TV m’a donné beaucoup d’idées, et prouvé que la critique de la mode n’était pas morte mais au contraire était plus importante que jamais.

Si on se projette plus loin dans l’avenir, demain Recens Paper et WALLET vont sans aucun doute remplacer Vogue (qui est sur le point de mourir). Tu veux donc devenir la prochaine Anna Wintour, mais avec cent ans de moins ?

Recens Paper et WALLET vont remplacer tous les mensuels commerciaux de papier glacé, pas seulement Vogue, ils sont tous en train de mourir – et c’est une autre histoire.
Anna Wintour est un vétéran de l’industrie. Elle représente pour moi la soif insatiable de pouvoir. C’est une personne qui ne reconnait ni ne justifie sa propre position. Elle ne s’en va pas parce qu’elle pense qu’elle n’en a pas encore eu assez, que son heure n’est pas encore venue. Mais comme mes amis de Fecal Matter l’ont dit dans une interview parue dans le 5e numéro de Recens Paper : « il s’agit de comprendre que ton moment n’a jamais existé ; ce n’est pas ton moment, c’est le moment de tout le monde ». Je ne voudrais pas être la prochaine Anna Wintour, parce qu’au bout du compte ce que je veux ce n’est pas l’autorité, mais la visibilité.

En latin, Recens veut dire “une nouvelle pensée”, fraîche et jeune – c’est exact ? Et dirais-tu la même chose de WALLET, qui est déjà, j’imagine, ton nouveau bébé ?

Je crois au fait de donner un espace aux idées neuves. Ça s’applique à Recens Paper, WALLET, mes conférences TED, mon travail de styliste – à tout ce que je fais.

Recens Paper est LE magazine de la culture jeune qui montre la culture et la mode telles que les jeunes les vivent. Une génération qui est fatiguée d’une société qui sape la confiance de chacun par son exigence permanente de perfection qu’elle lui impose. Ces jeunes font partie d’une génération qui ne se limite pas aux dichotomies de genre. Ils n’acceptent pas les obligations que ces temps capitalistes imposent aux artistes pour commercialiser tout et n’importe quoi. Combien de temps penses-tu que le système actuel va perdurer ?

Quel système ? Le système de la mode actuel ? L’industrie standard de la mode est en effet en train de mourir, lentement mais surement. La question est plutôt de construire et façonner nos propres « industries » ou nos tribunes. C’est pour ça que la critique de la mode est plus importante que jamais.

Est-ce que c’est ce contenu, destiné à la génération post-internet, que tu mets en avant dans WALLET et dans Recens Paper ?

Recens Paper est fait par et pour les jeunes – de la jeunesse à l’industrie. WALLET va de l’industrie vers le public. Bien que Recens et WALLET puissent être comparés, ils ne devraient pas l’être.

Pourquoi ne crois-tu pas aux diplômes universitaires pour le secteur de la création ?

Ah ah ah ! Je peux le dire parce que je suis une privilégiée. Je vis en Norvège et j’ai l’opportunité d’aller dans n’importe quelle école que je choisis. D’abord, je pense qu’on acquiert mieux les compétences dont les métiers créatifs ont « besoin » en pratiquant, par un processus d’essai et d’erreur, plutôt qu’à la fac. Mais je pense aussi qu’un tournant est en train de se produire – l’ancienne génération voulait obtenir son diplôme du supérieur dans le but de se faire embaucher, alors que la jeune génération veut devenir son propre patron. Je suis scolarisée à domicile en ce moment, j’étudie chez moi et je passe mes examens dans un lycée public. Et ce que je veux dire, c’est que c’est d’abord à moi d’apprendre à avoir une approche critique envers le programme et le système, une approche qui élargisse ma vision et donc enrichisse mon travail.

Tu as déclaré que ton meilleur journaliste avait 14 ans et vivait à Séoul en Corée du Sud. Comment t’y prends-tu pour recruter tes contributeurs ?

Je reçois des propositions de contribution via le formulaire de contact de Recens Paper, mais je passe aussi beaucoup de temps à chercher et repérer des jeunes talents. Je me sens privilégiée d’être en contact avec tous ces très jeunes talents, de les propulser et de les révéler au monde. Leur donner une voie, une tribune et les connecter à d’autres personnes pensant comme eux dans le secteur, en utilisant Recens Paper comme un outil de repérage de talents et de découverte d’artistes nouveaux, émergents.

Ta conférence TED de 2016 était intitulée “Un manifeste de la Génération Z”. Tu y encourageais les jeunes à remettre le système en cause et à s’éduquer par eux-mêmes, principalement grâce à internet. Mais ta position a évolué depuis, à cause de la véracité de l’information rendue problématique par les algorithmes. Penses-tu que nous sommes passés d’une société du spectacle à une société de l’algorithme ?

Bien sûr que nous y sommes passés. Nous devons en être conscients.

Tu as vécu une histoire similaire à la mienne. A l’école tu étais très timide et n’appartenait pas à un groupe particulier, tu étais toujours un peu partout, et donc nulle part. Et puis un jour ton premier article a été publié dans the Guardian, et alors tout le monde s’est dit à la récré : « Oh, cette fille est vraiment cool, il faut qu’elle soit notre amie ». J’ai vécu exactement la même chose. Je serais curieux de savoir quelle conclusion au regard de la condition humaine tu as tiré de cette expérience ?

Oui, je n’ai jamais vraiment eu de sentiment d’appartenance à l’école ou lorsque j’étais enfant. Je suis pourtant très sociable et j’y ai passé de très bons moments, mais je préférais être seule à la pause déjeuner – ou éventuellement à Skyper avec des amis internet. Ce groupe d’amis choisis sur internet a été extrêmement important à la fois pour moi et pour mon enfance – être « entourée » par des personnes en ligne ayant le même état d’esprit que moi. Ça m’a indiciblement marquée, ça a marqué ma confiance et mon identification et mon affirmation envers et dans ce monde. J’ai un énorme réseau sur internet, et j’aime être sociable, mais j’aime aussi être seule.

Tu as collaboré avec STEVE OKLYN sur le dernier numéro de ton magazine WALLET. Que représente-t-il pour toi ?

J’ai tellement de respect et d’amour pour Steve Oklyn et tout ce qu’il représente. Je le vois comme un contributeur professionnel important et très proche, et comme un allié personnel.

Au fait, selon toi, à quoi ressemblera la mode de demain? Tu es une enfant du XXIe siècle, tu es donc l’avenir de ce monde. Quelles sont tes intuitions sur ce qu’il va devenir ? Qu’est-ce qui t’inspire, en 2017, et au-delà ?

Chaque année, je travaille stratégiquement sur une thématique principale, que je décline sur Recens, WALLET, les conférences TED et les interviews. En 2017 c’est « NEXTOPIE ». Il semble qu’il manque à notre monde les moyens d’avoir une vision optimiste du futur ; on nous assène avec une vision rétro, qu’on retrouve dans les techniques et les disciplines créatives comme la mode, la photographie et la musique, mais aussi dans des sujets plus universels, de la production automobile à la politique. Peut-être que le cynisme émergeant des grosses crises politiques, économiques et écologiques auxquelles nous faisons actuellement face nous fait chercher du réconfort dans la nostalgie. Ou peut-être que nous n’avons ni le temps ni l’occasion de nous projeter dans les nextopies (les prochaines utopies), parce que ça prend du temps, alors que justement le temps d’incubation créative nous manque. La pression perpétuelle de la société et des industries nous impose la rapidité, tandis que le passé nous est accessible, avec peu d’effort, et facilement adaptable. Quand la volonté de se projeter est en déclin, c’est aux jeunes d’imaginer le futur. Je mène de nombreux projets dans le cadre d’un processus de recherche et d’exploration sur ce sujet, restez connectés.

Une dernière question qui risque de préfigurer notre avenir commun. Que penses-tu de notre campagne stratégique FUCK THEM ALL signée par 99% YOUTH ?

C’est exactement ce que je dis : la critique de la mode n’est pas morte, elle est plus importante que jamais, et 99% YOUTH le montre parfaitement.

Galerie
Publié le 17/04/2017