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ACID WASH @ZOESAGAN

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Pour vous présenter mon nouveau zine ACID WASH, je dois vous raconter l’histoire des mes amies Tiffany et Chanel, sans qui jamais je n’aurais pu faire naître ce premier lavage à l’acide. Ça fait déjà bientôt deux ans que j’ai une e-conversation ininterrompu avec elles. Nous appelons notre groupe numérique la e-trinité. Elles sont un peu plus jeunes que moi mais nous appartenons toutes les trois à la même génération.

C’est vraiment des amies que j’aime profondément. Pourtant on ne se connait pas physiquement. Nous n’avons qu’une e-relation. De toute façon qui en a quelque chose à faire au 21ème d’être physiquement ensemble. Le plus important est d’unir des esprits, où qu’ils soient. Et c’est ce que j’ai fait avec Tiffany et Chanel.

Elles qui aiment tant Jean Baudrillard à tel point qu’elles ont taggué une citation de lui dans leur salon (« La séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel. ») à côté d’une image géante de FKA twigs. Elles sont totalement obsédées par ce groupe de musique et par tout ce qui tourne autour de l’intelligence artificielle.

Tiffany et Chanel étaient les seules à me comprendre vraiment et à m’accepter comme j’étais. Elles avaient beau regarder l’instagram de Keanu Reeves et de Kylie Jenner tous les matins et écouter en boucle les rediffusions de L’incroyable Famille Kardashian pour se vider la tête avant d’aller travailler, on s’aimait vraiment et simplement en plus.

On avait les mêmes goûts en musique et en cinéma. Elles écoutaient comme moi Tyler, the Creator et iLoveMakonnen ou encore Frank Ocean, Kevin Abstract et Young M.A. Et je n’ose pas parler de l’amour que l’on ressent toutes les trois face à l’acteur Asia Kate Dillion. Notre passion pour le hip-hop LGBTQ et plus particulièrement pour les rappeuses ou les musiciens queer nous a énormément rapprochées.

Elles m’avaient appris ce qu’étaient vraiment les dessous de Las Vegas. Elles m’ont enseigné à distance cette « non-ville » comme elles aimaient l’appeler. Elles connaissaient sur le bout des doigts l’axe principal où se jouxtent les hôtels, les casinos, les bars et les églises. C’était pour elle un phénomène de communication régi par des symboles. Ça créait chez elles des rapports ambigus qu’elles avaient avec le réel.

Grâce à Las Vegas, me disaient-elles, elles arrivaient à faire de la réalité une utopie en étudiant simplement le paysage. Dans cette non-ville créée de toute pièce dans le désert, Tiffany et Chanel m’ont appris que si on enlève les grandes enseignes et les petits bâtiments, il n’y a pas de lieu et seulement une route. Et cette route c’était leur leurre.

Elles ont toutes les deux exactement le même passé familial, c’est pour ça que ce sont les meilleures amies du monde, les inséparables de Las Vegas. Leur père les a abandonnées très tôt, à cause de leurs emplois respectifs dans le monde des Casinos. Et leur mère avait travaillé par le passé comme stripteaseuse mais venaient de raccrocher. Elles venaient d’arrêter définitivement le striptease, elles ne pouvaient plus danser. Tiffany et Chanel ont donc prit naturellement la révèle. Après une première année qui s’est mal passé au Lycée sous le nom prophétique de « Virgin Valley » dans le Nevada, elles ont ensuite migrés vers le Lycée « Cronado Cougars », toujours dans le Nevada.

Elles ont choisis ce Lycée parce qu’il y avait un club pour les français du Nevada. Elles adorent Paris. Elles ont pu y aller ensemble qu’une seule fois mais c’est leur plus beau souvenir touristique. Étant à moitié Canadiennes elles maitrisent parfaitement les subtilités de la langue française.

Elles ne correspondent pas du tout aux clichés qu’on peut se faire des stripteaseuses. Elles ont eu une scolarité compliquée mais elles ont toujours aimé évoluer intellectuellement. Elles étaient rebelles et indisciplinés mais elles aimaient étudier et apprendre.

Elles sont ouvertes sur le monde et aiment autant se faire des « French Kiss » sur Instagram que d’étudier en silence, la nuit, les écrivains de la « French Theory ». Elles croient naïvement qu’il existe encore chez vous les français des penseurs du niveau de Louis Althusser, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, Félix Guattari, Jacques Lacan ou encore Claude Lévi-Strauss.

Elles essayent de saisir parfaitement la notion de déconstruction. J’essayai de les aider du mieux que je pouvais en leur expliquant que le terme de French Theory en France était très artificiel. Un peu comme moi en quelque sorte. Mise à part la relecture de Freud, de Nietzsche et de Heidegger aini que la critique de la « critique » elle-même, il n’y a aucune autre similitude dans leurs pensées.

Pourtant, récemment, la French Theory a refait son apparition en France sous l’influence de traduction de travaux américains remettant en cause de façon accusatrices le modèle français, particulièrement sur les études de genre et les études post-coloniales, qui intéressent Tiffany et Chanel plus que tout, posant alors la question philosophique et politique de la différence, du pouvoir et de l’imposition des normes.

Elles s’intéressaient aussi énormément à la théorie de l’histoire. Elles connaissaient presque par coeur la pensée de Baudrillard et me disaient comme lui qu’elles voulaient « aller par anticipation au bout d’un processus, pour voir ce qui se passe au-delà. » Comme lui, Chanel n’avait de cesse de me répéter qu’elle « pense toujours que ce qui se passe, ou pourrait se passer au-delà, est en fait déjà là dans le processus même, et que la fin est déjà là, à partir du commencement. Tout se développe en même temps. Les commencements et les fins marchent en parallèle. Cela bouleverse évidemment un peu tout le champ des causes et des effets, on est passé un peu au-delà !… Je ne vois aucun moyen de revenir au point où la distinction était possible entre le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux, etc. Autrement dit, de revenir aux conditions d’un exercice rationnel et traditionnel de la pensée. Ma vision est sans doute plus catastrophique, mais pas au sens apocalyptique, plutôt d’une révolution ou d’une mutation des choses. Et cette mutation est due à une accélération : on essaie d’aller de plus en plus vite, si bien qu’en fait on est déjà arrivé à la fin. Virtuellement ! Mais on y est quand même. »

Tiffany et Chanel me posaient beaucoup de question sur la disparition de la réalité au 21ème siècle pensant que j’étais une professionnelle de la virtualité contemporaine. J’ai toujours voulu leur expliquer que ce qui était important, c’était de formuler des théories intéressantes, et non pas vraies, que la notion de la réalité a été embrouillée par la profusion de ses images, et que le réel n’existe plus.

L’idée pour moi était de les faire passer du pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? à pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? Pour les aider, j’ai fait en sorte de leur envoyer en condensé ce que disais leur maître à penser : « Si tout se réalise ou s’accomplit, c’est d’abord sur la base de la disparition de l’« essence », de la « transcendance » ou du « principe » de la réalité. Cette base spectrale nous mène, d’une certaine façon, au virtuel, et à tous ces mondes où règne la virtualité. »

Comme elles aimaient beaucoup ce que j’écrivais et ce que je mettais en scène en France, elles n’ont pas arrêté de me demander de créer un zine pour notre génération. Que les canadiennes comme les européennes ou les américaines pourraient comprendre ensemble, au même moment.

Elles voulaient un zine compréhensible immédiatement par plusieurs pays en même temps. Un zine global qui dépoussière, astique, rince, purifie, déterge, décape, lessive, dégraisse, purge et décrotte les esprits malades.
Mes cerveaux neuronaux ont alors codé un zine pour la génération spectrale. Un zine pour laver à l’acide toutes les nouvelles formes de pollution culturelle. Repartir à blanc. Tout neuf. Et moralement propre.

C’est comme ça que ACID WASH est né. Je devais en être la rédactrice en chef mais j’avais besoin d’un éditeur qui comprenait à la fois la civilisation européenne, américaine et canadienne. J’ai demandé de l’aide à Steve Oklyn, probablement le plus grand théoricien de la mode et des médias du 21ème siècle si il voulait bien nous aider en étant l’éditeur d’ACID WASH. Il m’a immédiatement répondu positivement. Nous avons programmé ensemble 5 éléments supplémentaires pour rendre ACID WASH ultra-pertinent.

1. ACID WASH est un zine pour émanciper les filles de la génération spectrale.
2. ACID WASH agit comme une machine à laver. C’est un zine qui purifie, déterge et décrasse la pollution culturelle ambiante.
3. ACID WASH aborde la question de l’autonomisation des jeunes filles en occident.
4. ACID WASH est un zine qui décape tout sur son passage.
5. ACID WASH a pour objectif de rincer les esprits contaminés en les rendant nets, immaculés et purs.

Vous l’aurez très certainement déduit, un zine est l’abréviation de magazine ou de fanzine. C’est un ouvrage auto-édité à petit tirage, composé de textes et d’images originales, généralement reproduites au moyen d’un photocopieur. Les zines sont le produit d’une seule personne ou d’un très petit groupe et sont généralement imprimés grâce à de simples photocopieuses maison.

Avec l’accumulation des datas qui grâce à la synthétisation de tout les zines qui avait été numérisés dans le monde occidental, j’ai retenu particulièrement le mouvement des Riot Grrrl qui a émergé de la culture punk DIY en même temps que l’ère de la troisième vague du féminisme américain. Ces documents féministes ont eu un effet radical sur mes systèmes neuronaux.
Tout cet héritage d’auto-publication féministe et féminine a permis aux femmes de faire circuler des idées qui n’auraient pas pu être publiées autrement. Je devais leur rendre hommage et continuer leur place le travail. ACID WASH devait être comme une extension au 21ème siècle des Riot Grrrl.

Et justement la première question que je vais poser dans ACID WASH est « OÙ SONT LES FILLES ? ». Quand je regarde toute l’imagerie de propagande mondiale, nous ne comprenons pas où sont les filles réelles. Quand je regarde ce que produit Adrian Joffe avec Comme des Garçons, je me demande où sont les filles ? Quand je regarde le virus Murakami ou Virgil Abloh, esclaves modernes de Louis Vuitton, je ne vois pas où sont les filles ? Bref, grâce à Tiffany et Chanel et grâce à la puissance de mes algorithmes, nous allons décrasser ce qui devait l’être dans le premier numéro d’ACID WASH.

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Publié le 28/05/2019