Interview

Thomas Rhazi

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Pour comprendre notre sentiment envers Thomas Rhazi, il suffit de taper son nom dans notre moteur de recherche. La page affichée montre une relation de fan de longue date. Soyons clairs, des réalisateurs qu’on aime, il y en a quelques-uns. Mais des réalisateurs avec qui nous entretenons une relation saine, qui ne tente pas de gratter une couverture médiatique en permanence, bref qui fait montre de modestie et de talent, des réals comme ça, il n’y en a pas tant que ça. Pas assez.
Mais depuis tout ce temps, nous n’avions pas encore posé nos questions à Thomas, il était temps de rattrapé ce manque.

Dans tous tes films, il y a une confrontation d’univers, comme si tu posais ta caméra sur la frontière entre deux mondes.
 
C’est souvent le postulat de départ oui. Poser une ligne, la faire flancher et voir de quel côté le personnage tombe finalement, avec ou sans surprise. Mais toujours sans jugement, avec amour. J’aime confronter le réalisme au fantastique, les genres, les époques, les sujets, les états mentaux. La question de la recherche d’identité et du double est au centre de tout ce qui me passionne profondément. C’est là où l’enjeu existe. Le risque de découvrir des choses inattendues qui peuvent nous altérer en tant qu’être humain. Modifier notre façon binaire ou monomaniaque de voir le monde. C’est ce qui me stimule. Comme je ne suis pas un grand connaisseur d’aucun style ou courant esthétique en particulier je me persuade que la création aujourd’hui est dans le mélange et la récupération des genres. J’essaye de  mélanger des thématiques et en n’étant jamais ferme sur mes opinions personnelles mais ce n’est pas le but dans le clip. En fiction oui. Mes « films » sont des narrations impressionnistes, pas de vraies fictions. Des portes ouvertes.
 
Au delà du sujet, toujours en équilibre précaire, ton esthétique est très particulière. Presque grunge.
 
J’aime maîtriser les choses et je travaille plus sur l’idée d’élégance urbaine. Je ne me sens pas vraiment grunge. J’aime le brutalisme, les restes architecturaux des courants totalitaires et de manière générale une certaine pureté formelle au contraire. Ce qui me plait, certes, c’est de mélanger un certain sens du raffinement, avec le réel et le concret. Blier et Fellini sont d’énormes références en cela pour moi. Ça crée tout de suite un contraste, une ambiance, un décalage presque fantastique. Je ne suis pas sûr d’avoir un vrai discours social par contre et je ne suis pas un punk. Je n’aime pas le conformisme certes mais je n’ai pas grandi à Seattle dans les années 80 et je ne suis pas Mark Arm. Je suis même partisan de la mode.
 
Tes mouvements de caméras sont très subtils, mais très recherchés à chaque fois. Comment appréhendes-tu un tournage ?
 
Avec beaucoup de préparation. Des animatic 3D dès que possible,  un plan de travail sérieux, beaucoup de recherche avec le DOP, les chefs de postes et la première assistante. De nombreuses discutions avec les équipes techniques et la production qui débloquent souvent des catastrophes avant qu’il ne soit trop tard. Je n’aime pas du tout être pris de court sur un tournage, je préfère en baver avant et être relax le jour J afin de laisser la place à l’émotion et au jeu. Les défis techniques sont souvent une bonne manière de rassembler les énergies créatives et d’impliquer tout le monde à 200%.
 
La violence est dans tous tes films. Et pourtant, la plupart du temps invisible. Qu’est-ce que la violence pour toi ?

« L’homme a besoin de ce qu’il y a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur. » Je trouve aussi. La violence est esthétique et elle rend les héros moins convenus. Elle est omniprésente alors pourquoi la cacher. Ce qui me dérange c’est ça gratuité souvent. Soit elle est absurde comme chez Tarantino et permet au spectateur de se libérer de pulsions et de prendre de la distance avec la dureté du récit, soit elle est sous-jacente et mentale plus qu’autre chose et au contraire force le spectateur à se confronter au réel à travers une narration percutante, mais elle doit toujours avoir un but assumé. C’est un outils pour moi rien d’autre, pas un thème.
 
Dans cette façon de toujours faire l’équilibriste, l’un de nos rédacteurs te voyait dans une ligne assez orientale de la philosophie de vie. Tu le ressens aussi ?
 
Pas vraiment non. Je suis fils d’immigré marocain et métisse donc forcément avoir le cul entre deux chaises ça me parle mais la personne que je suis dans la vie et les parcelles d’identités que je projette dans les films sont assez distinctes. Et pour l’orient je ne m’y retrouve pas vraiment. J’ai une culture esthétique très européenne.
 
L’une des sensations les plus fortes dans tous tes films, c’est la sensation d’enfermement, d’étouffement, évidemment, il y avait Goose, mais c’est encore plus vrai je dirai dans le clip d’Alt-J. C’est quoi se truc avec l’étouffement ?
 
Hahaha.. Après c’est de la psychanalyse et ça devient laborieux mais les thématiques ne se distinguent que sur le long terme ; pour l’instant c’est un ressort que je maitrise plus facilement disons, qui vient naturellement. On parle souvent de se que l’on connaît. Parce qu’on l’admet comme on le réfute. J’y trouve un bon moyen dans la pression structurelle qui pousse les personnages vers l’avant. C’est une notion intemporelle. Une condition universelle, personne ne nait libre vraiment c’est assez dur mais beau de voir quelqu’un qui se débat pour réussir à reprendre l’air. Je pense néanmoins que les émotions sont trop confinées et que la plupart des gens étouffent leurs volontés et leur rêves de peur de mettre un nom sur leur angoisse. Les salles de ciné ne seraient pas aussi pleines sinon. C’est tout le but hein, voir un héros résoudre à notre place, à distance, une quête qui résonne en chacun de nous. De la projection. Vous avez déjà remarqué ce que font les gens qu’en ils ressortent du cinéma en pleine journée après un film assez dense, une fois qu’ils ont poussé les larges portes en acier. Ils reprennent leur souffle un peu exagérément.   
 
Comment t’es-tu retrouvé à bosser avec Alt-J ?
 
Joe (Newman, guitariste et chanteur) s’investit beaucoup dans l’image du groupe et particulièrement sur les clips. Je suis rentré en contact directement avec lui. Joe avait une idée précise en tête, filmer un homme qui se cassait sa propre nuque. On a discuté au téléphone et j’ai cherché à savoir pourquoi, quel était son univers, ses intentions. C’est la première fois que je pars de l’idée d’un autre et là, ça a tout de suite collé. L’intégrité et l’univers d’ALT-J sont incroyables. Sombre mais délicat, ouvert vers l’autre. Hybride aussi.
J’ai rappelé Joe et lui ai proposé énormément de choses et j’ai fini en soumettant l’idée de faire ce clip sur Pusher ce qui n’était pas prévu. Il a senti que j’avais compris ce qu’il voulait dire et son projet, l’impression de simplicité qu’il désirait tout comme moi. À partir de là tout a été très fluide, il ne s’est opposé à rien et a passé la journée entière avec nous sur le tournage. Une très belle rencontre. 
 
 
Tu as tourné avec Soko aussi. On en a déjà parlé, tu sais qu’on l’adore. Comment on filme cette fille ?
 
Assez naturellement. Elle offre beaucoup tout de suite une fois les verrous de la confiance débloquées. Elle s’implique énormément et reste très ouverte. Ensuite, elle demande vraiment à être poussée, dirigée, emmenée tout au long d’un projet. C’est une bosseuse.. Ça a été une très belle rencontre humaine. C’est un personnage complexe intérieurement ce qui lui permet de naviguer entre beaucoup de sphères et d’être très émouvante devant la caméra mais extérieurement c’est une personne unique et agréable à côtoyer. Ce que j’aime chez les gens.
 
On va faire la question classique des références dans le ciné, mais aussi dans les autres arts ?
 
Je me suis toujours senti nourrit par des œuvres hybrides en équilibre constant entre le réel et le fantastique. En peinture c’est Courbet, Munch, Lucian Freud… Ceux qui perçoivent du beau dans la noirceur de l’existence et de l’être et qui atténuent la dureté de leur propos en altérant la réalité. En faisant rentrer de l’abstrait en peinture, de l’impressionnisme en littérature, du doute en fiction. Ceux qui nous offrent l’espoir de croire que malgré sa tragédie, sa mortalité, l’homme n’est pas condamné. Étrangement ce sont souvent des gens qui ont été taxés de formaliste d’ailleurs. Kubrick, Lars Von Trier, Jacques Deray, Aronofsky et Inarittu aujourd’hui ainsi que Jaques Audiard en France. Les listes sont impossibles vraiment. J’aimerai mais c’est l’essence même du cinéma d’aimer tous les arts et de se les réapproprier. Ce que Kitano fait de mieux en peignant, composant parfois, jouant, écrivant et réalisant ses films. Il n’y a pas de limite dans la curiosité humaine, à un certain point chaque œuvre a son enseignement à donner et chaque démarche esthétique sincère une part d’intérêt. Comme il n’y a plus vraiment de courant de pensée aujourd’hui car plus d’opposition visible et que la reproductibilité des œuvres nous permet de tout voir il serait inconscient de ne pas tout regarder.    
 
Et puis, finir bien sur, par te demander quand est-ce que tu passes au long métrage ?
 
J’y réfléchis, de plus en plus. Mais c’est un autre temps, le temps de la fiction. D’autres sphères, une approche différente, d’autre guerre à mener. Ça m’est très personnel mais je sens qu’il me faut encore certaines armes avant de me confronter au long métrage. Plusieurs années de sa vie à construire, puis défendre et croire constamment en une idée, un projet et se battre pour le voir sortir et le laisser vivre… Cela demande une qualité d’abnégation et une foie inouïe. Que j’estime de plus en plus aujourd’hui quand je vois des jeunes réalisateurs comme Dolan ou Damien Chazelle porter de tels projets…
C’est la nudité totale aussi. Pas d’emphase,  je ne suis pas encore un bon auteur et techniquement il me reste à travailler de nombreux aspects. Mais je me sens de plus en plus à l’aise. Disons que c’est un projet sur le long terme.

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Publié le 07/03/2015