Interview

Entretien exclusif avec Daniel Frasnay, légende de la photographie

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Voilà bientôt plus de dix ans que j’interviewe des photographes, mon plus beau souvenir était un entretien avec Bettina Rheims mais je dois l’avouer, elle vient d’être détrônée par Daniel Frasnay. Qui restera le premier à m’avoir fait pleurer lors d’une interview. Vous allez comprendre pourquoi.

Né en 1928, il est le dernier photographe humaniste, une légende (malheureusement disparue il y a 6 mois, ceci est son dernier entretien) peu connu du grand public qui a pour nous sorti de sa mémoire plus d’un demi-siècle de photographie personnelle. De Brigitte Bardot à Louis Ferdinand Céline en passant par ses amis César, Bernard Buffet et tant d’autres génies de la peinture et de la littérature du siècle dernier.

Daniel Frasney m’a confié la seule chose qu’on ne pouvait pas lui prendre : ses souvenirs. Parce qu’il faut vous le dire cet esthète n’a plus rien, AKG une agence de photographie mal intentionnée l’a entièrement pillé sur une simple signature d’un contrat abusif.



Ils ont touché au droit moral de l’artiste, par définition incessible, puisqu’on ne peut acheter l’œuvre d’une vie. Pourtant après huit années de procès interminables, ce génie de la photographie est dépossédé de la totalité de son œuvre. Donc de sa vie. Nous avons voulu modestement, à notre petit échelon, lui rendre hommage. Et surtout lui dire qu’on l’aime. Immensément. Lui et son œuvre.

Commençons par votre enfance qui est loin d’être banale…
Le plus beau, le plus douloureux, le plus honteux de ma vie c’est mon enfance. Je suis le premier bâtard d’une famille de six enfants de six pères différents. Mon père Mr Frasnay il a eu un fils, un premier fils qui est devenu un grand mathématicien, et qui est mort il y a peu de temps. Ma mère s’est suicidée a 60 ans tellement on lui avait fait de truc.
Ma mère a 18ans, a épousé l’amant de sa mère. Sa mère, ma grand mère, lui a fait épousé son amant Mr Frasnay.
Ma mère quand elle a eu 18ans a découvert les liens qu’il y a avait entre son mari et sa mère et elle a perdu la tête et a commencé à avoir la vie d’une débauchée, à s’envoyer en l’air. Elle se donnait à n’importe qui. On se suit moi et Alain. Après ma mère a continué et il a divorcé puis et arrivé ma demi soeur Annick qui a été placé en nourrice, moi j’ai été récupéré par ma grand-mère qui m’a récupéré après avoir attrapé la coqueluche chez la nourrice et failli m’étouffer en avalant ma langue elle m’a sauvé et élevé, elle est gitane d’origine roumaine, elle avait 50ans elle s’était mariée avec un poilu plus âgée et qui a bien voulu reconnaître sa fille. Après ma mère a connu un danseur mondain du casino de paris, beau garçon, boy de « mistinguette » et elle a eu un garçon…

Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours…
Pendant la guerre il avait plus de travail et ma mère travaillait comme entraineuse dans un cabaret à Pigalle. Lui a trouvé du travail dans un labo tenu par les allemands, il fabriquait de la drogue que ma mère redistribuait dans les cabarets.
Un jour ils se sont fait arrêter mais ma mère a été acquittée grâce a ses 6 enfants qu’elle élevait. Elle a fait ça pour aider à faire vivre ses enfants.
L’homme a été condamné à 5 ans de prison, je me suis retrouvé le seul homme de la maison à 13 ans. Pendant la guerre ma mère était aussi secrétaire dans un cabinet d’assurance italien. Et les copines de ma mère qui étaient souvent enceintes, et bien ma mère leur mettaient des aiguilles pour les faire avorter et c’était moi qui tenait la petite cuvette pour recevoir le fœtus. Comme il y avait que deux lits ma mère couchait avec des hommes à côté de moi. Et souvent il y avait les copines de ma mère qui couchait avec moi dans le lit, bref…
Ma grand-mère qui s’occupait de nous en parallèle, rencontre un jockey marié et décide de partir avec lui. Moi et Alain on se retrouve seul et Alain fait une tentative de suicide et moi je fais le petit voleur. Alors à force de me ramasser la police me dit : « ou tu travailles ou c’est la maison de correction ». La première annonce que j’ai trouvé on demandait un apprenti photographe. On m’a prit. Je suis passé de la rue à un studio parisien avenue de l’opéra, enfin un autre monde.

Et ce photographe était célèbre, un grand opérateur de chez Harcourt, Roger Carlet. Je voyais arriver tous les commerçants des marchés noirs qui pouvaient se payer des photographies et puis les artistes. Aznavour, par exemple, quand est arrivé le jour de la libération, à ce moment là, nous n’avions plus que la lumière la nuit, les photographes ne pouvaient plus travailler le jour ni pour les prises de vue, ni dans le laboratoire.
J’assistais mon chef de laboratoire, on allait photographier les jeunes soldats qui partaient s’engager en Alsace, on faisait les photos à la caserne vers 11h et on développait, on séchait, on tirait la nuit.
A midi on était à la caserne pour vendre des cartes postales. C’est là que j’ai sorti mes premières prises de vues. Les premiers mois je gagnais 480 francs par mois et il a oublié de me déclarer à la sécurité sociale.
A l’heure du déjeuner j’allais au cinéma et c’est comme ca que j’ai appris la lumière, comment ça se déplace dans les premiers films de Fred Astaire, C’est là que j’ai appris mon métier, je l’ai plus appris au cinéma de 12h à 14h. Ensuite j’allais au studio où je faisais des portraits et aidais à faire des portraits en 1944 de militaires.
Au bout d’un an mon patron me dit que je n’étais pas assez sérieux et me mets dehors. Je suis donc partit me présenter chez le concurrent Harcourt. Sans résultat immédiat.
A ce moment là, je vivais avec des copains arabes qui vivaient dans des écuries à chevaux où il y avait des lits.
Ces copains m’avaient trouvé une place dans l’usine où ils travaillaient et j’ai travaillé à la cuisine.
Au bout de 4 mois les studios Harcourt me rappellent enfin, je me présente et je me fais passer comme tireur, ce qui n’était pas vraiment vrai. Mais ça me permet de quitter l’usine. J’apprends alors vraiment le métier, le développement, le tirage, les grands agrandissements d’artistes qu’on exposait dans les cinémas et dans les théâtres…Et ainsi de suite.
Très vite, j’ai été chargé de la livraison pour les artistes des cartes postales qu’ils devaient dédicacer. Les artistes comme Aznavour me donnaient des pièces parfois et avec ça je partais m’acheter des quenelles parce que c’était 100 tickets (tickets de rationnement) je mangeais alors du pain et des quenelles, j’étais grand et maigre. La médecine du travail découvre pendant cette période que je suis tuberculeux. Je suis envoyé alors au sanatorium. Par chance, j’étais le plus jeune et j’étais surtout avec des ouvriers qui avaient attrapé la tuberculose en buvant du Pastis. Là bas, je tombe sur un jeune poète qui avait été secrétaire de Paul Eluard Il me fait acheter des livres de poésie. Il écrivait des pièces de théâtre, il m’apprend à lire et à m’exprimer, j’y reste 18 mois. Au sanatorium.
J’ai aussi eu cette chance de tomber sur un jeune médecin qui m’a évité un pneumothorax, c’est à dire que je n’ai pas eu de suite à ma tuberculose sauf l’handicape d’être tuberculeux et donc vous pourrez plus baiser parce que baiser c’est faire cinq kilomètres en courant…
Et donc vous perdez votre corps de beau grand jeune homme que vous êtes. Au sanatorium je refusais donc les jeunes filles et les infirmières. Au studio Harcourt les garçons me courrait après mais je me disais qu’il fallait avoir une vie très sage : pas de filles ni de garçons.

Tout ça, j’imagine, sans le moindre sou ?
Oui. Ma mère avait comme amant un type qui faisait du trafic de cigarette et son dernier mari était un comédien qui était lyonnais et qui avait hérité d’un immeuble à Levallois et ma mère avait des chambres de bonnes et quand le mari était en tourné avec d’autres artistes dont ma mère était très jalouse, l’amant planquait les valises de cigarettes dans les chambres de bonnes de ma mère.
Comme on n’avait pas l’argent pour mon trousseau de malade on a simulé un cambriolage pour les vendre et j’allais donc vendre les cigarettes. J’ai vu que j’étais entrainé dans un truc donc je suis parti à 16 ans.
Je suis reparti au sanatorium mais ma mère gardait les remboursements de la sécurité sociale.
Je dormais dans les chambres des malades et puis au bout d’un moment le directeur du Sana m’a dit : « Frasnay votre mère ne paye pas, on va vous mettre avec les bonnes et les employés qui font le ménage », donc je recevais des colis de la croix rouge et un jour j’ai reçu un mandat… donc j’ai fait une fête pour remercier tout le monde.
J’avais qu’un seul pantalon, j’avais qu’une paire de chaussettes donc au bout de 18 mois je n’avais plus de talon ; j’avais que le bas de mes chaussettes. Je n’avais pas de pantalon alors pour sortir j’avais que des pyjamas, c’était les copains qui me prêtaient des pantalons pour sortir dans les rues.



Mais vous…
Alors bien sûr on a fait la fête et je me suis enivré, on buvait pas au sana alors je me suis enivré dehors au Gin et le lendemain c’était un dimanche, je me suis trouvé sur le balcon de la chambre qui donnait sur la place du village et j’ai dit au autres malades la première femme qui passe dans la rue je l’épouse.
Il est passé deux filles dans la rue je suis descendu les baratiner j’ai réussi a en accrocher une ; elles étaient toutes les deux malades au sanatorium. J’ai lié une aventure avec une des femmes qui était plus âgées que moi, et comme à l’âge que j’avais, je savais pas baiser, je l’ai mise enceinte. C’était une fille de commerçant, elle n’a pas voulu avorter. Et moi qui ne voulais pas que cet enfant naisse sans père je l’ai épousé.
J’avais 18 ans mais à cette époque là on était mineur à 18 ans. L’âge légal c’était 21 ans. C’est là que j’ai connu Mr Frasnay pour la première fois, il m’a dit : « pour ton mariage je t’offrirais 12 cuillères à desserts » et il a signé mon truc pour le mariage.
Je me suis donc marié avec cette femme qui ne m’aimait pas. Elle s’était mariée parce que sa mère était teinturière pour la présidence de la république rue des Sausset.

Et ensuite ?
J’ai retrouvé du travail tout de suite à Paris chez des photographes de théâtres : les frères Litivsky qui était des photographes russes et juifs. J’étais tireur le jour et le soir j’allais dans les théâtres présenter les photo qu’ils avait faites.
Comme ça j’ai rencontré Orson Welles par exemple, il présentait des spectacles pour l’armée américaine et on le voyait parler en français. Il m’a dit : « quand j’ai besoin de photographie je les fait moi-même ». On m’a connu dans les théâtres comme ça et puis le directeur du Casino de Paris m’a dit un jour : « Frasnay si vous voulez vous ferez les photos de ma prochaine revue »… C’est comme ça que j’ai quitté les frères Litivsky. Je me suis installé à mon compte pour faire les photos pour la revue d’Henri Varnin auquel j’ai échappé.
J’ai eu ensuite un autre cabaret : la nouvelle Eve qui m’a demandé de faire les photos de la revue parce qu’à cette époque commençait à sortir du nouveau matériel avec des flashs électroniques. Mais mes premières photos ont été faite avec des lampes flash, De la nouvelle Eve au Lido…

Justement quel est le souvenir le plus iconoclaste de votre si longue carrière ?
J’ai travaillé onze ans pour un journal catholique américain. Qui m’a demandé chaque mois un reportage sur un sujet catholique. Et qui m’a choisit pour accompagner la délégation de prêtre américain qui partait au concile de Jean XXIII. Donc je suis parti avec tous les évêques et les cardinaux américains et je vivais avec eux. Et le soir on s’habillait en noir pour aller au cabaret.
Et moi j’avais acheté le plus beau costume que je pensais pouvoir m’acheter pour aller au Vatican. Parce qu’il y a eu une réception chez l’ambassadeur américain, j’avais un costume à carreau beige. On ne pouvait pas m’éviter. Imaginez la scène quand j’ai du baiser la main de l’ambassadrice.
Il y avait après un buffet tentaculaire pour ces évêques en grande tenue et moi je me mettais dans un coin. Le grand brun en costume beige entouré d’homme en noir.
Ensuite, j’ai partagé ma vie pendant quelques jours avec un poète américain, réfractaire à la guerre du Vietnam qui a fait de la prison au États-Unis. Mais un poète. L’organisation a exigé que j’emmène ce poète visiter notre dame. Ensuite il m’a dédicacé un livre. Enfin voilà le petit gitan qui volait…

Quelle est la photo que vous n’avez pu faire paraître en France ?
Je me souviens, je me retrouve chez Brigitte Bardot et puis elle m’emmène avec elle, et on se retrouve à l’hôpital de Val de Grâce où était couché les malades, les blessés d’Algérie. Je vous parle de l’année 57. Et je vois qui arriver ? Le Pen, en uniforme avec le Lieutenant Lagaillarde rejoignant Brigitte Bardot pour aller saluer les médecins avec Le Pen. Et je suis le seul photographe à avoir fait des photographies de Brigitte Bardot avec Le Pen. J’ai essayé de les vendre à Paris Match mais ils n’ont jamais voulu les faire paraitre.

Pourquoi ?
Parce que c’était contre Brigitte Bardot, ça lui faisait du tord. Mais je suis arrivé à ce que ça paraisse dans Paris Match Algérie. Mais pas par Paris Match Europe.

Vous les avez encore ?

Et quel est votre souvenir photographique le plus cocasse ?
Je fais un reportage sur Simenon pour une agence.
Le jour où je vais chez Simenon, il pleuvait. C’était à Nice. Il habitait Nice à l’époque. En même temps que moi, la bonne fait rentrer un médecin. Nous avions tout les deux un imperméable beige. La bonne nous les enlève, les mets de côté. Moi, je fais mes photos. Et quand je sors j’enfile mon imperméable…
Ma femme m’attendait dans un café en bas et me dit : « mais c’est pas à toi ça » et on ç’aperçoit que la bonne s’est trompé. Donc je retourne chez Simenon. Et je lui explique l’histoire. Il se marre. Et garde donc mon nom en tête.
Quelques mois après mon éditeur me dit qu’il vendait très bien ses livres à 3Francs50 mais il obligeait ses éditeurs à faire un livre à 20Francs où il racontait tout les drame psychologique qu’était Simenon. Ces livres à 20Francs ne se vendaient pas.
Mon éditeur avait fait un livre sur les femmes de Paris et il a l’idée de faire écrire un livre à Simenon sur la femme en France et puisque vous connaissez Daniel Frasnay, est ce que vous accepteriez que ce soit lui qui fasse les photographies ?
Donc je reviens chez Simenon. Il me dit faire une enquête dans toutes les préfectures pour connaître son sujet. Il cherche ce qui était le plus spectaculaire à photographier chez la femme.
Et puis, moi en parallèle, je me demandais où j’allais pouvoir trouver un rassemblement réunissant le plus de femme. Je pense au 24heures du Mans. Je ne sais pas pourquoi. Je ne suis revenu qu’avec une seule photo. Et une photo aussi de Fangio, que je n’ai d’ailleurs jamais vendu parce que ce n’était pas mon domaine.

Et la photographie de mode dans tout ça ?
Je n’ai jamais voulu photographier de mannequin. Ah non. Jamais. Une fois chez Dior. A ses débuts. Et je fais des photographies d’un mannequin qui se balade dans un salon avec des rombières qui regardaient autour. Pas de grandes photos, donc depuis, jamais de mannequin.

Vous avez donc abandonné la photo de mode au moment même où vous assistiez à la naissance de Christian Dior ?
J’ai jamais rien voulu faire de la mode. Parce qu’il ne se passe rien. Vous photographiez des robes. Les filles c’est des professionnelles de la pose. Alors que je cherchais le mouvement. Je savais réussir toutes mes photographies au mouvement. C’est pour ça que j’étais au Lido…

Mais de mémoire vous avez quand même par la suite photographié Yves Saint Laurent ?
Oui. Et j’ai fait des photographies des dessins d’Yves Saint Laurent. Enfin bref…j’ai toute une histoire….
Tenez, je me souviens, j’ai photographié le bottier de Dior qui s’appelait Rogier Viver qui était un grand bonhomme de la chaussure. Un prince.
Et j’ai travaillé avec un journaliste qui était l’amant de Roger Viver donc j’étais là tous les jours avec eux. C’est là où j’ai pu photographier un tableau de Francis Bacon…

De Rogier Viver à Christian Dior en passant par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, loin de la mode effectivement…
J’ai connu Bernard Buffet quand il venait de quitter Pierre Bergé. Qui venait de se marier avec YSL. Bergé avait acheté un château pour Bernard Buffet qui lui a donné des toiles en échanges. Ils étaitent très amoureux l’un de l’autre à ce moment là. Mais quand Bernard Buffet a connu Annabelle, il l’a préféré a Pierre Bergé. Et Bergé lui a fait rembourser les 200 millions que lui avait couté le château. Donc pour moi Bergé c’était devenu une salope…

Un instant magique pour vous ?
En 1970, j’avais une rétrospective sur mon œuvre et on m’a dit il va falloir tirer des photos pour les gens qui vont vouloir acheter. Alors moi j’ai agrandit des photographies d’un mètre carré. Ça pesait un poids énorme. Donc à la fin de l’exposition j’avais toujours mes photos. Mais j’en avais gardé une dans mon atelier. Et un jour, David Alfaro Siqueiros (ndlr : immense artiste peintre mexicain) rentre dans mon atelier, voit la photo et me dit « toi tu fais autre chose que de la photo ».

Quelle est votre plus grande photo ?
La main de César…
Je suis devenu copain avec lui. Jusqu’à sa mort.
Mais César il ne me payait jamais mes photos.

Mais pourquoi ?
S’il vous tolère vous viviez avec lui. Vous mangiez avec lui. Donc on ne fait pas de commerce ensemble. Il vient à toutes mes expositions. Et comme il ramène la presse, ça me fait de la publicité.

On peut les voir ?
Les treize caisses de photos sont fermées hermétiquement avec le tampon de l’huissier depuis huit ans.

Mais vous savez où elles sont au moins ?
On ne sait pas où elles sont. L’agence AKG a reçu l’ordre du Ministère de la Culture de ne pas les faire sortir du territoire français. Considérant que ça appartient au patrimoine.

Comment un humaniste comme vous a pu signer un contrat avec ce « genre » d’agence ?
C’est après une opération de l’appendicite qui tourne mal où je fais un arrêt cardiaque. Parce qu’on m’opère en retard, j’ai fait ma crise un 15 aout à Collombet les Deux Églises. Je perd 20kg et en sortant on me dit qu’il me reste 2 ans à vivre, alors je pense tout de suite à sauver mes archives. Et c’est comme ça que commence l’affaire AKG. Ils ne pensaient pas que je serai encore en vie. Ils ont fait ça avec d’autres vieux photographes. J’avais bien vu que c’était louche, mais je pensais avoir deux ans à vivre. J’ai été naïf. Con même.
J’ai toujours un atelier vide dont je continue a payer le loyer en espérant pouvoir un jour tout remettre en route.
L’avocat est venu avec un serrurier a fait exploser la serrure de l’atelier, il est venu avec un huissier et des témoins. Après il est venu ici avec son serrurier pour fouiller l’appartement.
Il a sorti un papier de saisi entre les mains d’un tiers.
L’avocat a fait saisir par l’huissier tout le matériel mais comme plus rien n’avait de valeur. Il s’agit essentiellement de mobilier Ikea et de matériel de laboratoire photographique argentique des cuves inox, etc.
Et rien que les frais de transfert et de déménagement coutait cher, ils ont tout photographié et laissé sur place mais je n’ai plus le droit de m’en servir et les outils professionnels même démodés je n’ai plus le droit de les utiliser.

Sans transition, comment avez-vous commencez comme photographe officiel du Lido ?
Je fais des photos du spectacle et je les présente. Les plus grands photographes à ce moment c’est ceux de Paris Match. Il y a deux séances organisées pour les photographes. J’amène mes planches de contact. J’entends d’un coup « ou est le photographe de paris match qui a fait ces photos », je réalise qu’on parle de mes photos. Le patron me propose alors de faire tout l’affichage des façades et de venir au Lido faire un essai pour le nouveau premier danseur de la nouvelle revue. Un très bel homme, Georges Rèche, l’amant de Jean Marais.
J’ai commencé à devenir célèbre avec ces photos du Lido. J’étais très jeune. Les magazines étrangers venaient chez moi chercher les photos. Du coup, j’ai fait les photos de théâtre de Jean Louis Barreau. Et en rentrant chez moi la nuit, je faisais les clochards, les gens dans les portes-cochères, tout ce qui me correspondait.

Pourquoi ça vous correspondez tant ?
Quand la sage-femme qui a accouché ma mère m’a apporté à elle, elle m’a rejeté au pied du lit. Ça a été mon premier rejet… Mon père, je ne le connais pas, mais on pense que c’est un métèque quelconque. On ne savait pas si j’étais juif ou de quel pays je venais. Le monde de la photographie m’a rejeté. J’étais juste le grand photographe des spectacles de nu, j’ai quand même travaillé 40 ans pour le Lido. Les Folies Bergères. Tous en fait. Pourtant, on ne publiait aucune photo vulgaire. Je faisais très attention. Mais pour le petit monde de la photo, Frasnay c’était un photographe de cul.
Sauf, à l’étranger où ils s’en foutaient. Et un jour arrive le DA des imprimeries Drégère qui imprimait entre autre les livres de Malraux. C’était le plus grand imprimeur de Paris. Ils ont besoin d’une photo du spectacle du Lido pour un livre sur Paris. Et ils voient une photo de Bernard Buffet chez moi. La veille il y avait eu une émission sur Buffet à la télé. Et ils me disent « ce n’est pas le Bernard Buffet qu’on a vu à la télé ». Ils me proposent de faire un livre avec mes photos. Je leur confie mes photos et attend la maquette. Quand je vois le résultat, je dis c’est moi qui fais la maquette ou ça ne se fait pas. Je n’avais que mon certificat d’études, mais j’étais habité par mes expériences. 8 jours chez Dali. 8 jours chez Miro – d’ailleurs ses petits-fils viennent de m’écrire pour avoir des photos. Je réunis mes photographies et je commence à écrire. Certains textes venaient tout seul. Comme celui sur Chagal que j’ai écrit au rythme du train où j’étais quand j’ai écrit. Des années plus tard, en relisant, j’ai réalisé que c’est moi que j’ai raconté dans ces textes.

C’est vrai que vous et les peintres, c’est une longue histoire d’amour…
J’étais très demandé par les peintres parce que je ne parlais pas mais comme je suis très sensible, je captais les choses. C’est comme ça que le marchand de Bernard Buffet m’a demandé de suivre ses travaux jusqu’à sa mort. Bernard Buffet adopte deux petites filles misérables et il me confiait aussi les photos de ses enfants en me demandant de ne les montrer à personne.
Je me crée un monde à moi. De Paris la nuit. J’en fais 5 livres en Allemagne sur Paris la nuit.
J’ai été chez beaucoup de peintres. Achtung m’avais dit « comment êtes vous arrivé chez moi ». Il ne recevait que des ambassadeurs ou des gens comme ça. Il n’aimait pas les photographes, il avait perdu une jambe en 40. Il ne voulait pas qu’on le photographie. Finalement, il me dit que je peux le prendre en photo pendant qu’il travaille. Je fais des portraits. Je tourne en rond. Et je finis par lui dire, « je ne peux pas vous prendre en photo ici parce que ce n’est pas ici que vous travaillez. Je ne ressens rien ici ». Il me regarde et me dis « vous avez raison. Revenez demain ». Son atelier était à l’étage, c’était un vrai garage avec des outils spéciaux pour peindre. Personne n’avait pris ce lieu en photo.

Et il y a eu l’amour des grands écrivains aussi…
J’ai aussi suivi les écrivains. En 55 ou 56, j’avais moins de 25 ans et Céline m’expliquait ce qu’était le style alors qu’il ressemblait à un clochard ivrogne. Très abîmé par la tuberculose.
J’ai un reportage aussi sur Simenon un jour. L’éditeur de Simenon voit mes photos. Un éditeur qui avait Françoise Sagan.
Je fais tout tout seul. Je tire, j’agrandis, je livre. Je fais tout.
Avec Camus il n’y a pas eu de rencontre. Il répétait Galigula au théâtre de Paris. La troupe s’arrête quand il part, il parle un quart d’heure. Moi, j’ai fait de loin des gros plans de lui, de loin. Il ne m’a pas adressé la parole. Je ne voulais jamais apporter de perturbations dans les ateliers ou chez les gens. Je me mettais dans un coin en arrivant et je ne bougeais plus.

Comme avec les femmes…
Ma femme avec qui je reste 25 ans, a perdu un enfant. Un fils que j’ai eu à 18 ans. On nous l’enlève comme on était tuberculeux. En couveuse, il attrape une double otite et meurt. 9 ans après je remets enceinte cette femme qui ne m’aimait pas. Elle accouche de fausses jumelles. Vers 3 ou 4 ans on voit à l’école que quelque chose ne va pas. On appelle les psychanalystes, qui disent qu’il faut soigner les parents. On est appelé. Mais la psy est une très jolie femme. On tombe amoureux. Elle m’aide à divorcer. Je laisse ma femme qui n’a jamais travaillé. Ne faisait rien, ne s’occupait pas des enfants, c’est moi qui les amenais à l’école. C’est sur un trajet vers l’école d’ailleurs que je fais ma première crise cardiaque.
Je vis un an ou deux avec ma psy, mais elle est malade, puisqu’elle tombe amoureuse de son patient. Des scènes incroyables. Jalouse. Elle écrit à la police dès que je ne rentre pas à l’heure. Je vis un ans ou deux, fou amoureux mais je deviens fou. Mon médecin me menace d’enfermement si je ne la quitte pas. Je fuis en Belgique parce qu’elle me poursuivait partout.

Revenons sur la publication de vos livres, quel est celui dont vous êtes le plus fier, qui vous définit le mieux ?
En 70 sort mon plus beau livre, Leur Monde, un livre sur les peintres que je fais chez Dragère.
Voilà une photo de Chagal dans son jardin. La fille de Paul Eluard lui montre un tableau non signé qu’il avait donné à Eluard. Et comme il est radin, comme tous les artistes, il ne signe pas le tableau. Il explique que si un jour Eluard est fauché et qu’il vend l’oeuvre, désespéré il l’a vendra pour rien et baissera la côte de Chagal. Alors il ne signe pas.
Bref, la fille d’Eluard lui amène le tableau et il fait tout un cinéma pour ne pas signer. Je suis tellement dégoûté par ce que j’entends que je pars et je n’ai jamais su si Chagal a signé ou pas.
En 70 donc, avant de partir en Belgique, je vais au Mexique. Siqueiros, peintre muraliste, parce qu’au Mexique on peignait l’histoire parce que les gens ne savaient pas lire. Comme l’histoire du Christ dans nos églises. Bref, Siqueiros voit mon livre et il préparait une œuvre de 8.750m², un bâtiment en forme de diamant. Le propriétaire milliardaire l’avait offert à Siqueiros pour qu’il fasse sa chapelle. Il avait fait installer un sol tournant pour être obligé de ne pas rester fixe devant son immense fresque. En se déplaçant, les regards vous suivaient. Moi qui n’avais connu que des peintres de chevalet, j’étais subjugué. 42 artistes sont venus l’aider. J’avais des gardes du corps parce qu’il était communiste et qu’on lui jetait encore des grenades. Je suis resté 6 mois, j’ai mis 3 ans à faire la maquette. Pendant ce temps là, il a la maladie d’Alzheimer. Il ne reconnaissait pas son propre travail. Il vient à Paris, je lui montre la maquette avant que Drégère l’imprime. Et lui, croit que c’est le livre. Il me prend la maquette et impossible de lui reprendre. Le livre ne s’est jamais fait parce qu’il était parti avec la seule maquette.

C’est l’histoire de votre vie de perdre vos photos ?
A chaque travail, j’envoyais toutes mes pellicules à Drégère pour qu’elles ne s’abîment pas, mais un jour Drégère fait faillite. Et j’ai du racheter mes photos à liquidateur.
Mais aujourd’hui j’ai fermé le monde de la photographe pour toujours. Si on avait l’argent, j’aurai acheté un appareil pour moi. Mais j’en ai acheté un à Brigitte, ma femme. Je prends, vous savez 7,000 médicaments par an. C’est comme ça que je survies. Pour pisser, respirer… je ne peux plus m’énerver.
Pour mes derniers clichés, on me soutenait sous les bras pour que je tienne debout. Normalement, j’ai un corset, mais il m’empêche de pisser, chier et manger, alors je ne le mets pas.

Pour finir, j’aimerais savoir parmi vos milliers et milliers de photographies, quelle a été la plus célèbre ?
C’est la toute première photo de Johnny Hallyday. C’est la photo qui qu’il préfère et j’ai une histoire épouvantable à cause de cette photo.
Quand je travaillais à la Nouvelle Eve, il avait comme attraction un couple de danseur acrobatique. Une noire mulâtre avec un danseur beau garçon américain et le couple s’appelait : les Hallyday. Et à force de me connaître, ils me disent un jour : « écoute Daniel on s’occupe de notre petit neveu, il faudrait qu’on lui fasse des portraits, est ce que tu peux faire ça ? »
J’ai dit : «oui bien sur ». Mais il fallait que je demande au patron de la nouvelle Eve qui était un bandit Corse qui avait tout les cabarets de la place mais qui était très gentil avec moi. Je lui demande donc de me prêter la salle pour faire des photographies pour le petit neveu des Halliday. Il accepte. Alors j’installe tout mon studio et je vois arriver Johnny en cow-boy avec sa guitare. Et je fais alors la première photo de Johnny.

Mais quel âge avait-il ?
11 ans. C’était des photos qui devaient lui servir à trouver du travail dans les cabarets mondiaux. Et il venait parce qu’il avait un contrat pour le Danemark. Donc il avait besoin des photos rapidement. Et ils me demandent de tirer 100 cartes postales de Johnny. Que je livre. Et la sœur du père de Johnny qui l’élevait m’écrit : Monsieur Frasnay on ne peut pas payer les photos. Moi, à ce moment là, je faisais déjà autre chose, je partais pour Londres. Je laisse tomber. Et puis avec le temps je me considérais dans une autre catégorie d individu que les gens de la Nouvelle Eve et je n’allais pas m’abaisser à demander 1500 francs ou quelque chose comme ça, je ne sais plus.
Me disant, je les retrouverais bien un jour.
Pensant qu’en parallèle je travaillais également pour une revue qui s’appelait Music Hall dont les financiers étaient des gens comme Aznavour avec tout un tas d’artistes et de gens du spectacle. Je faisais pour eux des reportages, je rentrais donc à l’Olympia comme je voulais. Je savais donc qu’un jour on se retrouverait.
Pour ses 20 ans de carrière j’arrive à l’Olympia et Lee et Desta Hallyday m’arrête dans les couloirs avant d’arriver devant la loge de Johnny me disant : « Johnny ne veut plus te voir. »
Alors que je l’avais revu entre temps parce qu’il avait besoin de photo pour faire le film les diaboliques avec Signoret. Ça se passait dans une école et il avait besoin d’une photo en pied de lui. Hors il était très grand pour son âge. Il me prend de court, je l’emmène juste devant la sorite du Ministère de l’Intérieur Place Beauvau. Devant les grilles du Ministère, je le photographie.
Donc on s’était revu avant qu’il soit à l’Olympia. Mais entre temps paraît dans Paris Match une double page.
Ils avaient prit le négatif original chez moi qui était une plaque. Je travaillais avec un appareil à pied à l’époque. On a profité de ma naïveté pour voler chez moi des photos et la lettre que m’avait écrite la tante de Johnny.

Mais pourquoi ne lui avez vous pas écrit pour lui expliquer la vérité ?
Je me suis dis que j’attendais que ce procès soit enfin terminé. J’ai vu dans un journal télévisé qu’il a réussit à garder le tirage originale de cette époque. Je signais d’une façon si particulière…

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Publié le 08/04/2020