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Station F : Station Freak ou Station Fric ?

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A l’heure où la peste fait son grand retour aux États Unis, Xavier Niel vient de lancer au côté de la fille du propriétaire de LVMH, la Station F faussement copiée sur les bureaux de TBWA\Chiat Day désignés il y a plus de 20 ans à Los Angeles.

Ce bâtiment « imaginé » par Jean-Michel Wilmotte de plus de 34 000 mètres carrés dans le 13e arrondissement de Paris n’est pas le plus grand incubateur de start-up du monde comme on vous l’annonce partout mais un projet immobilier ayant pour vocation la surveillance et le contrôle.

De la même manière que nous vous décrivions ce qu’il se cache derrière les nouveaux bureaux d’Apple en Californie à plus de 5 milliards de dollars, nous allons vous démontrer ici ce que voilent les milliers de mètres carrés du projet pharaonique de l’ancien pornocrate. Plus pertinent à nos yeux que de savoir pourquoi ils ont tenté de copier une conception de bureau veille de 20 ans ? Ou de savoir pourquoi cet investissement est déjà probablement jeté par les fenêtres.

Le lancement sur orbite de la Station F a de toutes les façons été à l’image du discours d’Emmanuel Macron. Effectivement ici il y avait des gens qui n’étaient rien et des gens qui réussissaient. Mais la question est de savoir aujourd’hui qui est qui dans cette histoire ?
Les gens qui ne sont rien sont-ils « les sans dents » de Monsieur Hollande qui ne peuvent pas s’offrir un dentiste ou sont-ils ceux qui préfèrent que les petites gens hypothèquent leur santé pour s’offrir à la place un beau sac Louis Vuitton ? L’histoire devra répondre prochainement à cette question.

En citant d’ailleurs Louis Vuitton, il est pertinent de se demander ce que pouvait bien pouvoir signifier la présence de Delphine Arnault à l’inauguration de la Station F ?

Premièrement, ce n’est évidemment pas parce qu’elle habille Brigitte Macron. Deuxièmement, c’est en passant par Delphine Arnault que Roxane Varza, la jeune devanture féminine de la Station F a pu rencontrer le responsable du numérique du groupe LVMH pour greffer la multinationale au cœur de l’incubateur.
Delphine en devait une à l’ancien roi du porno qui l’avait introduite comme administratrice dans le groupe Havas et au studio hollywoodien 20th Century Fox, aux côtés de Rupert Murdoch, quelque temps auparavant.

Troisièmement, demain une partie de l’immobilier Parisien appartiendra au couple Niel-Arnault. Leur fille Elisa, sera l’héritière numéro 1 d’Europe. En 2050, Elisa Niel sera sans nul doute la jeune femme la plus riche et donc la plus influente de France.
Comme son prénom est aussi beau que son histoire, nous lui avons consacré une pièce de théâtre satirique où elle « joue » le rôle de la voix-off. Mais là n’est pas le sujet. Enfin pas maintenant.

Même s’il est toujours intéressant culturellement et sociologiquement de voir comment un père de famille peut changer avec quelques milliards en poche. Loin est le temps des amours pudiques et sincères avec sa première épouse Catherine Samama. Loin est le temps où tout ce beau monde se retrouvait chez son papa Michel Niel dans son modeste pavillon de banlieue.
Maintenant la sœur de Xavier Niel, Véronique est invitée à des défilés haute couture Vuitton. Les temps changent. Forcement.

Plus question maintenant d’aller à Cannes au volant de sa Mercedes pour les Hot d’or. Maintenant place à la respectabilité.
Pour faire définitivement oublier les frasques du passé avec le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke qui s’était occupé du cas de l’avant-gardiste Xavier Niel en commandant une expertise psychiatrique de l’homme d’affaire, et l’avait libéré en lui conseillant d’aller consulter régulièrement un thérapeute.

Cette époque est terminée. Xavier Niel aime aujourd’hui prendre le temps, par exemple, de faire plaisir à ses deux ados Jules et John Niel, qui aiment Kev Adams plus que tout. Leur papa, pour leur faire plaisir, s’est donc tout naturellement empressé de sortir son carnet de chèque pour financer les films de l’humoriste qui n’en est plus vraiment un. Aladin, Amis publics (dans lequel il a investit 1,55 million d’euros) et demain la série Superhigh avec l’ancien héro-zéro des ados.

En marge de la Station F, Xavier Niel veut maintenant aller plus loin dans la production audiovisuelle mais aurait du nous consulter pour ne pas enchainer une suite de bides. Pour l’instant c’est un peu comme si nous lui avions conseillé de s’offrir un Basquiat en 1978 et qu’a la place il avait acheté un magasin de poster, le trouvant plus rentable qu’une seule toile d’un peintre qui aimait beaucoup le crack.

Tout s’achète. Sauf le goût, le style et la grâce.

L’ancien pirate informatique devrait pourtant savoir que le monde culturel fonctionne aujourd’hui comme le monde des télécommunications : avec des algorithmes. Et qu’il y a des fautes à ne surtout pas commettre.

Un algorithme culturel fonctionne comme un algorithme informatique. Le succès est prévisible. Mais le codage doit être parfait. Sinon la machine s’enraille. Et ça, même des professionnels comme Pascal Houzelot ou Elsa Huisman qui le conseillent ne peuvent le savoir. Leur génération est dépassée par les changements colossaux qui ont eux lieux dans les industries créatives ces dix dernières années. Tous fonctionnent sur de vieux modèles. De vieilles écritures. Un peu comme si vous vouliez coder aujourd’hui la prochaine interface de la Freebox sur un Minitel. Cela serait du domaine de l’absurde. Pourquoi alors faire le contraire dans l’audiovisuel de ce qui a été fait dans les télécommunications ?

Additionner le rachat d’AB Productions, tout en produisant la série néandertalienne Playground imaginée par Luc Besson, et en continuant le financement de flops cinématographiques tels que The Search, Un moment d’égarement et Nos femmes est une erreur sans précédent dans l’industrie audiovisuelle. N’importe quel producteur aurait mis la clef sous la porte. Mais aucun producteur n’est aussi riche que Xavier Niel. Même le patron de Netflix, Reed Hasting, ne possède « que » 1.8 milliard, 5 fois moins que l’apprenti producteur. Donc perdre quelques millions dans des films écrits avec les pieds, c’est comme si vous vous perdiez au Banco dans un bureau de tabac. C’est chiant mais la déception ne dure pas longtemps.

De toute façon, le propriétaire de l’hôtel Coulanges, place des Vosges, ou de l’hôtel le Cheval Blanc à Saint-Barth ou encore de L’apogée à Courchevel pourrait s’il le souhaiter racheter La Française des jeux en un claquement de doigt. Avec lui, tu grattes, tu gagnes illico.
Et c’est ce que vont penser tous les locataires de la Station F. Avec un gourou comme Niel, on est sûrs de se développer. De lever de la monnaie. Avec Maître Niel, tout devient possible, l’avenir s’éclaircit, le futur est doux et moelleux. Tous habillés en Louis Vuitton, les fanatiques de la maison Free, déambuleront partout en expliquant Ô combien le génie du Minitel Rose est un bienfaiteur pour l’humanité.

A ce rythme on peut tout à fait imaginer Xavier Niel gagnant les élections présidentielles françaises en 2027. Il sera face à Angelina Jolie qui sera aux commandes de l’État Américain. Delphine sera un peu jalouse de leurs entretiens diplomatiques mais la fascination qu’exercera Angelina sur Élisa Niel, calmera l’héritière du groupe LVMH.

Son père lui expliquera de toute façon qu’ils ont trop d’intérêts communs pour se brouiller aujourd’hui. Qu’il fallait réfléchir avant. Coucher avec un homme mal peigné qui a fait de la prison, forcement ça ne pouvait que dégénérer.

Mais revenons à cette fameuse Station F qui n’est vous l’aurez compris qu’une vulgaire copie de ce qu’il se passe en Californie. De l’Apple Campus 2 (Inifinity Loop) en construction à Cupertino en passant par le projet Zee-Town financé par Facebook et pensé par Franck Gehry, tous sont les composantes d’une culture digitale du 21ème siècle parfaitement pensée, et qui remplace l’idée et la mythologie de la communauté créatrice.

Ce lien historique entre un groupe d’artistes et une zone urbaine ruinée et sous-cotée dans laquelle leur élans artistiques naissent et grandissent, c’est non seulement de l’histoire, mais aussi la pire des nostalgies. C’est ce principe mondial qui est le cœur de toute la machinerie de la propagande du monde de la mode. Et maintenant du monde des technos.

De SoHo à New-York, de Williamsburg&Bushwick à Brooklyn, en passant par Shoreditch, Hoxton et Spitafields à l’est de Londres, et maintenant DTLA au centre-ville de Los Angeles jusqu’au 13eme arrondissement de Paris, cette histoire de plus de cinquante ans, d’enclaves urbaines où de jeunes artistes rebelles et visionnaires se rencontrent et génèrent les idées novatrices qui maintient la culture en vie et en mouvement, est devenue un mythe.
Ce processus urbaniste est maintenant industriellement financé et géré pour créer une ghettoïsation de la culture, pour son contrôle, son développement et sa distribution.

La culture, qui grandit dans un rapport inter-individuel de compétition qui a donné les idées les plus innovantes, a désormais été remplacée par une multitude de plateformes et des collections de données par les employés (supposément) d’Apple et Facebook et maintenant de la Station F, qui agissent comme des agents de surveillance pour des entreprises cachées et des gouvernements.

Tim Cook, Mark Zuckerberg, Bernard Arnault, François-Henry Pinault, Jonathan Newhouse, Anna Wintour, Graydon Carter, Jack Dorsey, Kevin Systrom, Benjamin Eymere et des centaines d’autres forment une matrice organisationnelle que Steve Oklyn a nommé « The Suburbanist International ». C’est évidemment un clin d’œil à l’Internationale Situationniste.

L’univers des Situationnistes était une dérive urbaine de la contre-culture : ne jamais travailler. Alors que les « Suburbanist » qui se trouvent dans les campus corporates de haute sécurité en Californie ou plus modestement dans le 13eme arrondissement de Paris, se rendent indispensables au-delà de la contre-culture.

La Station F, l’Apple Campus 2 et la Zee Town de Facebook sont pensés comme la vision originale des Suburbanist International, qui est celle de Walt Disney, avec la construction de Disneyland. « Le lieu le plus joyeux du monde » à Anaheim en Californie, qui a ouvert en 1955, ainsi que le second lieu de propagande et de contrôle de la culture, de Walt, le Walt Disney World ouvert en 1971 à Bay Lake, en Floride.

Il y a un lien évident qui se tisse entre le « Fashionworld » (mode, art et société) et les « Suburbanist » (technologie et loisir). Et ce lien s’intensifie. Mais nous ne voyons absolument pas ces liens comme une conspiration. Il est normal pour les puissants de s’aligner les uns sur les autres.

Il s’agit juste d’événements qui annoncent ce que pressentait le penseur Guy Debord. Debord a décrit avec brio tout cela dans sa Société du spectacle. « Ce moment historique où les marchandises finissent de coloniser la vie sociale », c’est sa définition du spectacle.
Une société où « tout ce qui a vécu n’est devenu que représentation. » Où Debord établit que nous faisons l’expérience « du glissement de l’être à l’avoir, et de l’avoir au apparaître. »

2017, est-elle le début de la première dynastie des datas. Les dynasties originaires ont duré plus de 3000 ans. Selon Evan Sharp le monde est déjà sur MODE SILENCIEUX (il a déclaré : «La mode doit arrêter et reconnaître à quel point elle est armée pour faire face au triomphe de l’image sur la parole.»). Les jeunes du monde libre doivent construire une stratégie de réalité immédiatement ou bien se reléguer à une vie de silence intellectuel.

Malheureusement, des milliards de personnes sont sous le contrôle et sont les esclaves numériques de la Silicon Valley. Ces temps sont sombres et dangereux pour la jeunesse du monde.
Nous avons le sentiment que Xavier Niel, Delphine Arnault, Derek Blasberg, Dasha Zhukova, Jony Ive, Kevin Systrom, Evan Spiegel, Eva Chen, Paul Deneve, Vito Schnabel, Angela Ahrendts, et l’ironiquement appelée Natalie Massenet seront tous assis avec la conviction qu’ils sont les nouveaux prescripteurs des règles de l’art, du design et du style du 21ème siècle…
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Publié le 04/07/2017