Interview

Loren Denis

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On vous avais déjà parlé de Loren Denis, des ses films superbes, de son parcours atypique et de sa capacité hors-norme à « œuvrer pour la beauté ».
Ce n’est que le début d’une longue carrière, nous l’espérons. Pour elle et pour nos yeux.
Il était tout naturel qu’elle soit repérée par une [bonne] société de production, à savoir les Fils De. , jeune et prometteuse, à l’image de sa nouvelle recrue, dont visiblement, le travail a tapé dans l’œil à plus d’un esthète.
C’est de son dernier film pour l’Opéra national de Paris dont il s’agit aujourd’hui, et plus précisément pour la 3e Scène, le nouvel espace dédié à la danse et la création sur le sixième continent à savoir , internet.

Initié par Benjamin Millepied et Dimitri Chamblas, ce projet d’envergure souhaite moderniser l’Opéra en rendant accessible aux artistes ses différentes ressources, espaces, talents et toutes les formes d’inspirations engendrées par des photographes, des réalisateurs, des plasticiens, des écrivains en les invitant à venir créer des oeuvres originales.
Loren Denis a donc été invitée à créer un film, librement, qu’elle a appelé O comme Opéra, un abécédaire sensible et sensuel autour des lettres, du mouvement des choses, des sentiments et bien sûr de la danse. Nous n’en dirons pas plus.

Nous avions promis de suivre son travail et de vous en parler. Mais cette fois, nous préférons la faire parler, elle.

Ce film t’a pris énormément de temps et d’énergie, est-ce que tu peux nous raconter la genèse du projet ?
Ce film m’a pris du temps et de l’énergie dans la mesure où le sujet était très vaste et le tournage éprouvant physiquement, mais ce fut un vrai plaisir et ultra passionnant.. ! Je m’y suis mise à fond, comme je le fais en général, corps et âme.
L’opéra a toujours eu pour moi un aspect à la fois prestigieux et magique de part l’éclectisme des programmes et la richesse de l’architecture du Palais Garnier. Je me faisais d’ailleurs l’idée d’un endroit assez mystérieux de par son histoire. En tant que simple spectatrice je me suis toujours dit qu’il devait y avoir des recoins et cachettes absolument fascinants. Et bien je dois dire qu’à la suite des repérages et de ce tournage je n’ai pas été déçue : c’était à l’image de mon imaginaire et bien plus encore !
C’est pourquoi il était important de bien se concentrer dès la phase d’écriture et de pré-production afin de faire en sorte d’optimiser notre temps sur place et ne rater aucun détail.
Les lieux sont uniques et ils se sont avérés être un terrain de jeu immense, presque infini, et absolument génial pour nous, mais aussi j’imagine pour tous les autres artistes, créateurs, réalisateurs qui ont travaillé pour la 3ème scène… Il va d’ailleurs être assez amusant de découvrir mardi 15 septembre toutes ces œuvres qui seront j’en suis certaine très différentes les unes des autres.
Faire partie d’une aussi jolie bande d’artistes (Alex Prager, Arnaud Uyttenhove, Mathieu Amalric, Xavier Veilhan, Jacob Sutton… et bien d’autres encore dont j’aime et respecte le travail), est un véritable honneur pour moi.

C’est donc suite à notre première réunion avec Benjamin Millepied, Dimitri Chamblas  et Christian Longchamp qui m’ont fait confiance en me donnant les clefs de ce projet, que j’ai senti qu’au delà du concept de l’abécédaire il y aurait l’espace et la liberté de proposer un film original, qui me permettrai de m’exprimer sans rentrer dans des codes habituels.

J’avais très envie d’en savoir plus sur ces lieux mais surtout sur ces gens qui y travaillent. Il était important de mettre en avant la scène mais aussi les backstages, les danseurs, les musiciens, les artisans etc… L’idée de mélanger au sein d’un même film le palais Garnier et l’opéra Bastille pour ne faire qu’un, était également très séduisante.

Très vite nous avons donc entamé la phase d’écriture avec mon copain et co-auteur Anthony Vibert (avec lequel je collabore sur beaucoup de mes projets) et nous nous sommes spontanément écartés des abécédaires classiques, en décidant de prendre les spectateurs à contre-pieds dès le départ en commençant le film par la lettre Z.
Le choix des mots était capital car ce sont eux qui allaient définir l’âme du film. Je dois dire que nous nous sommes particulièrement amusés à chercher des mots surprenants, atypiques, percutants et inattendus tout en y ajoutant une pointe d’humour.
Nous souhaitions que ce film soit à la fois poétique et légèrement décalé…

Afin d’obtenir l’authenticité et l’élégance souhaitées nous avons décidé d’utiliser 2 modes de tournage et de mélanger des images de type documentaire (captations de représentations, répétitions, artisans en train de travailler etc..) avec des images plus réfléchies et mises en scènes (danseurs et musiciens sur les toits, chorégraphies etc..). J’ai délibérément choisi l’option de travailler avec une toute petite équipe de tournage et un chef opérateur que je connais bien (Sylvestre Dedise) afin que nous puissions nous fondre au mieux parmi les techniciens et les déranger le moins possible. Je nous voulais réactifs et spontanés afin de garder la fraicheur des danseurs et des musiciens.

L’aspect documentaire nous a permis de capter de vrais regards, de vrais gestes, de vrais moments d’émotion, mais aussi de montrer une partie de ces gens de l’ombre qui travaillent pour l’opéra et que nous ne voyons jamais. Il était d’ailleurs évident pour nous dès le départ qu’ils seraient associés au mot « Indispensables ».

Pour tout ce qui était plus mis en scène l’idée était de mettre en place des plans atypiques, uniques, afin d’apporter de la poésie ou des choses surprenantes en plaçant par exemple des musiciens sur le toit de Bastille (cela ne s’était d’ailleurs jamais fait jusque là!) ou bien des danseurs dans les sous sols de Garnier.

La deuxième phase capitale de la construction d’un film est bien évidemment le montage, et particulièrement pour celui-ci. D’où l’importance d’avoir d’excellents monteurs, ce qui fut le cas car j’ai travaillé avec le génial et ultra talentueux Maxime Pozzi Garcia  pour la version longue de 4 minutes, et avec le tout aussi talentueux Edouard Mailaender pour le teaser de 50 secondes.

Pour la version longue avec Maxime Pozzi nous nous sommes amusés à ponctuer et à rythmer le film lettre par lettre, mot par mot, en réinterprétant sans cesse le sens des mots et des images, avec en voice-over les superbes voix d’Axel Kiener (version française) et d’Anthony Vibert (version anglaise). Un gros travail de sound design et de composition a été ensuite effectué grâce au talent de Pierre Avia  afin d’en faire ce film final qui parlera -on l’espère- à un maximum de gens !

Tu as réalisé un véritable abécédaire en images pour l’Opéra de Paris, si la danse n’était qu’un mot pour toi, lequel serait-il ?
Je dirai sans hésiter HUMILITE (il est d’ailleurs dans le film) mais que j’associerais bien volontiers également à la musique que nous avons tendance à oublier au profit de la danse lorsque l’on pense Opéra.

Pour la danse comme pour la musique, nous parlons d’un travail quotidien immense et intense qui demande de répéter sans cesse des mouvements, des gestes, des notes, afin d’acquérir une certaine perfection, cela demande, beaucoup d’efforts, de persévérance et d’humilité . Chuter et se tromper tous les jours pour se relever plus fort. »

Tu as tourné intensément pour réaliser ce film, quel est l’instant qui t’a le plus frappée lors de tes déambulations [filmiques] dans cette institution ?
Nous avons tourné 4 jours, il est vrai, à un rythme effréné mais l’organisation à été parfaite et grâce à Maxime Brun (directeur de prod) et Benjamin Duval (producteur chez « les fils de ») notre tournage est resté fluide et efficace. Les images qui me restent sont nombreuses évidemment et encore maintenant quand j’y repense, je me sens privilégiée d’avoir pu arpenter et déambuler dans les couloirs, les arrières scènes, les loges, les ateliers, les sous sols, les toits etc… Ce qui m’a fasciné cependant c’est le fait que tout est fait sur place : des teintures à la peinture à l’italienne, des perruques aux sculptures, de la coutures à la menuiserie etc… absolument tout est fait ici à Paris par des artisans exceptionnels. Mais je me souviens aussi de la mise en place des tutus qui fut assez épique (1h30 d’installation quand même (!), sur le mot « indissociable »), de l’anguille géante que nous avons découverte dans les bassins de Garnier lors de nos repérages en sous-sol, ou de mes rencontres avec le sublime et captivant chef d’orchestre Philippe Jordan et le brillant Benjamin Millepied.

 

Quel est le plus beau film de danse jamais réalisé selon toi ?
En fait la danse a toujours été pour moi une sorte d’extension de la vie, une forme de « poésie ultime », et j’ai l’impression qu’à partir du moment où les gens reçoivent une émotion quelle qu’elle soit, c’est que l’objectif est atteint.
Je pense alors à plusieurs formats de films : à l’ultra touchant long métrage « Billy Elliot », je pense aussi à ce sublime court métrage, un ballet sous l’eau assez hypnotique « Dive into the void » de kevin Frilet  . Mais aussi à cette Pub Air France d’une simplicité et d’une efficacité hors pair, avec justement Benjamin Millepied et Virginie Caussin.

Est-ce qu’après avoir fait l’abécédaire de l’Opéra de Paris, tu comptes t’essayer à la « glamourisation » de l’abécédaire de Gilles Deleuze ?
Pourquoi pas.. ! Sur le papier l’abécédaire peut paraître un peu scolaire mais lorsqu’on s’y penche un peu et que l’on s’écarte du littéral on s’aperçoit rapidement que par le biais de ces lettres, de ces mots, tous les sujets y passent. Et c’est ce qui rend l’exercice passionnant! Je peux dire que nous avons tous été piqués après le tournage par la maladie de l’abécédaire : nous n’arrêtions d’ailleurs pas de commencer nos phrases (en salle de montage ou même entre nous en dehors du travail) par F comme…, J comme…etc… (ça a duré des semaines..)
Alors oui, je pourrais donc très bien me replonger dans l’ exercice d’un nouvel abécédaire « à la Deleuze », mais à la condition de le traiter encore complètement à ma sauce ! Cela pourrait être une excellente idée.. ! Mais je pourrais aussi par exemple tout à fait m’essayer à faire un court métrage avec juste une des phrases tirées par exemple de la lettre N comme Neurologie de l’abécédaire de Deleuze « J’en sais juste assez pour évaluer des rencontres » ou alors « à la limite je parle bien de ce que je ne sais pas mais je parle de ce que je ne sais pas en fonction de ce que je sais ». Un bon petit casse tête à la façon d’un rubik’s cube ! Cela pourrait être assez intéressant !

Est-ce que tu n’as pas l’impression que les frontières disparaissent entre la danse et la mode ?
Oui il est vrai que de nombreuses maisons et créateurs de mode misent sur la danse pour véhiculer leurs inspirations, et ce de plus en plus à chaque saison. Mais en même temps il aurait été bien étonnant (et dommage) que la mode ne s’en accapare pas ! La danse est séduisante, fascinante, captivante, et si la mode s’inspire d’elle, la réciproque est vraie… C’est donc un joli duo !

Tu viens de signer dans une société de production très prometteuse, Les Fils De., et tu es maintenant aux côtés de Matthieu Amalric et Maiwen. A quand ton premier long métrage ?
J’y pense évidemment, mais je ne me sens pas encore tout à fait prête. Pour le moment j’avance étape par étape et je verrai bien où cela me mène!
Il est finalement assez rare qu’une mannequin passe à la réalisation, est-ce que cela a été un frein ou une opportunité d’avoir été modèle ?
Je ne me suis pas vraiment posée la question de cette façon car je pars du principe qu’il n’y a que le travail qui paie, mais il est sûr que le métier de mannequin m’a aidé dans la mesure où il m’a fait voyager, rencontrer des photographes de talents, et m’a ouvert les yeux sur un monde artistique et pointu.
L’envie de devenir réalisatrice est venue presque sur le tard, mais j’y ai trouvé un moyen d’expression exceptionnel et je prends mon expérience de mannequin comme un atout (notamment dans le dialogue avec les comédiens et modèles avec qui je travaille). Les choses avancent petit à petit, les projets grandissent en même temps que moi, mais j’ai encore bien des choses à expérimenter, à apprendre, et c’est ce que j’aime dans ce métier.

Tu as fait écouler un certain stock de chaussures chez Camille Tanoh.Ton film est ce que nous avons vu de mieux ces dernières années en France pour un film « produit » , quel a été ton secret pour nous donner autant envie de porter cette basket ?
Merci infiniment pour ces compliments ! Ce film a été, on peut le dire, presque fait maison avec l’aide essentielle d’Anthony Vibert.
De la création, à la composition du décor, de la recherche d’accessoires, la construction des modules, à la recherche des poissons « parfaits », et des films de projection au texte écrit à trois (Anthony Vibert/ Camille Tanoh et moi même), Tout a été fait maison.. ! Mais c’est ce côté artisanal qui nous a poussé à être encore plus créatif, faute de moyens… Là encore même si il y avait un cadre précis (l’esthétique sobre, chic, élégant de Camille Tanoh) il y avait une liberté folle et les idées sont arrivées très vite. Mais ce film c’est aussi le fruit d’une équipe qui me suit et que je suis
(co auteur-co producteur :Anthony Vibert/ DOP :Sylvestre Dedise/ Chef électro :Kevin Ramalho/ Monteur :Edouard Maileander/ Music et sound design :Pierre Aviat/ Etalonnage :Anne Szymkowiak etc…. ). Quasiment les mêmes que sur le film de l’Opéra !

Ton dernier coup de cœur visuel sur le sixième continent qu’est internet ?
Je tombe sur de très jolies choses de temps à autre, mais la pub pour Samsung d’Aoife Mc Ardle  fait partie de mes derniers coups de cœurs.
L’émotion et l’efficacité est au rdv !

Quel est ton prochain projet ?
Un tout nouveau film pour Camille Tanoh justement, qui sortira dès le 4 Octobre prochain, pour célébrer sa nouvelle chaussure « The Monday morning man shoe ».

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Publié le 15/09/2015