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Enjoy Phoenix vs Phoenix Hellcat

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5h50.
Je me lève en sursaut une heure avant que le réveil ne sonne. Dans l’obscurité, l’infatigable clignotement sur mon téléphone m’indique que le monde ne m’a pas oublié pendant mon sommeil. Un message d’une amie m’invite à visionner une vidéo sur le compte youteub d’EnjoyPhoenix, tout en précisant qu’elle n’a pas tenu 5 secondes. Je la comprends, je sais déjà ce qu’est EnjoyPhoenix.
EnjoyPhoenix est une plaie sociétale. Je le sais. Je ne le sais que trop même, moi le papa d’une paire de préados qui bousillent un temps précieux en visionnant sur leurs tablettes les conseils beauté d’une nana qui ferait passer mon cousin trisomique pour un prix Nobel.
EnjoyPhoenix n’est qu’un énième exemple de ce que l’absence de talent peut produire.
Mais que fait EnjoyPhoenix ? Elle présente des produits de beauté dans des vidéos perso. En gros, elle fait le boulot pour les marques. Essayez sa vidéo intitulée:  » [Favoris n°19] : Je suis un panda ! « , vous allez comprendre en assistant au défilé de marchandises.

Elle développe aussi en parallèle son vlog (EnjoyVlogging) dans lequel elle égraine sa petite vie de starlette en devenir, notamment en collaborant avec son chéri, Wartek, lui aussi vloggueur de haute volée (comme par hasard. Kim Kardashian meet Kanye West) et dont les vidéos sont proches du néant. On en vient presque à regretter d’avoir un jour inventé la caméra… EnjoyPhoenix à Cannes, EnjoyPhoenix à Los Angeles, EnjoyPhoenix interviewe Bradley Cooper….. EnjoyPhoenix n’est rien d’autre que le produit d’un monde consumériste qui ne repose que sur la pub. Pub du produit, pub de soi-même. On peut supposer qu’elle va  »s’exploiter » jusqu’à la corde. Le cercle est vicieux, l’illusion parfaite.

Ses vidéos sont plus que dispensables. Et j’ajoute qu’elles sont toxiques. Je l’écris sans méchanceté, sans haine. Simplement, il faut arrêter avec la superficialité. N’allez pas croire non plus que je sois jaloux de son succès. Je pense que pour vivre heureux, il faut vivre caché. Et non pas se dévoiler au monde, encore moins sous les traits répugnants d’un apôtre de cette société de consommation qui est si puissante, tellement immense qu’on ne peut pas la combattre même s’il faut continuer à le faire. Car il s’agit bien d’un combat. Quand tu es parent, c’est même une guerre totale.

Conscient de notre degré d’évolution en tant qu’Humains, j’ai eu du mal à assister à la fascination que mes filles vouaient à Dora l’exploratrice. Mais bien sûr elles sont les cibles idéales pour ce genre de plan marketing. L’industrie vend aussi du « rêve », en plus des cartables, des mugs, des serviettes, parures de lit… Puis Dora a été oubliée. Et tout à coup c’est l’univers rose pop de Violeta qui les a accaparées. Le truc est monté d’un cran, les produits dérivés sont plus variés et collent en quelques sortes à ce qui est supposé plaire à une préado (maquillage, cd, dvd…). Plan marketing extrêmement bien verrouillé, concerts aux quatre coins du monde…Etc… Et puis les abonnements à ces magazines pourris que je refuserais d’utiliser pour nettoyer mes chiottes et qui relèguent la littérature à un truc antédiluvien et profondément inutile tout en vantant les péripéties d’une bande de décérébrés dont la seule fonction est de faire vite un disque pour surfer sur la vague du moment ou d’être dans un loft à Las Vegas ou à Miami. EnjoyPhoenix est l’une des adversaires qui suivent. Elle est membre d’une armée infinie. Mais moi aussi je suis une armée. Je tiens tête à Nikki Minaj ou n’importe quelle autre grue tarée qui ondule du cul sur une musique de merde (c’est facile à démonter mais il faut faire le job), je suis un super bouclier qui résiste à « les chtis à Las Vegas » (c’est facile à démonter (très facile même, il suffit d’en visionner 10 minutes) mais il faut faire le job) et je sais déjà que je tiendrai face à EnjoyPhoenix (c’est facile à démonter mais il faut faire le job). D’ailleurs je me fous éperdument de cette nana. C’est ce qu’elle représente qui m’agresse. C’est l’ensemble que je redoute. Ce style de vie illusoire qui consiste à vouer des adorations en permanence, à remplacer les précédentes par les suivantes, sans fin, sans but. Ce magma incessant de concours de bouffe, de nouvelle chanteuse, d’acteur subitement porté aux nues grâce à une imparable gueule de minet ou un scenario taillé sur mesure pour un public déjà acquis, de saison 4 d’une série minable racontant les états d’âme d’une jeune génération de bourgeois caricaturés à mort, d’émissions télé terrifiantes tant elles sont l’éloge permanente de la connerie, de youteubeuse à la mode. EnjoyPhoenix c’est une référence de plus et tous ces trucs ensemble participent à creuser le fossé entre les personnes qui font l’effort de se cultiver, de chercher, d’appréhender le monde différemment, sous plusieurs angles, et ceux qui se vautrent devant les écrans dans un trip hanounesque décérébrant. Certains ne voient en EnjoyPhoenix qu’une inoffensive et lumineuse jeune fille qui prodigue des conseils beauté en toute innocence là où je vois un agent de plus au service du Formatage Massif. C’est une guerre sans merci que je dois livrer si je veux préserver l’intégrité mentale de mes enfants. Et surtout si je veux qu’elles puissent affûter leur esprit critique. Je ne peux pas couper mes enfants du monde et partir vivre dans la montagne alors il me faut sans cesse m’employer à démonter le décor, à montrer les tréteaux et les punaises, le ruban adhésif qui fait tenir tout ça debout. Oter toute la poudre que ces trucs ont jeté dans les yeux de mes rejetons. C’est mon rôle de parent aussi de protéger mes enfants du déluge audio-visuel corrupteur. De proposer autre chose. De MONTRER qu’il existe autre chose. L’époque d’aujourd’hui est impitoyable si on ne fait pas ce qu’il faut. Jour après jour on voit des allumé(e)s érigés en modèle, on glorifie la médiocrité et les plus jeunes d’entre nous se réclament de ça. Se vautrent dans ce maelström de nullités stérile. Ne pas connaitre EnjoyPhoenix quand t’es une préado aujourd’hui c’est comme ne pas connaitre Mickael Jackson en 1991. T’es bidon instantanément.

Et c’est même pire que ça parce qu’on te fera comprendre avec violence que t’es pas normal(e). Donc il faudrait fondre devant les conseils d’EnjoyPhoenix…. J’imagine que pour les garçons il convient de ressembler à une star du foot et de se pâmer devant des dribbles et des pleines lucarnes qu’on essaie d’imiter à la récré entre le cours de maths et celui de techno. A moins qu’il ne s’agisse de singer les attitudes du dernier « rappeur » à la mode dont les propos résonneront longtemps dans le cerveau du gamin, contaminant son rapport à la société puis, par extension, sa perception du monde tout entier……
Il faut donc faire son boulot de parent et apporter un regard plus que critique sur tout ce qui est présenté comme cool, in, top, nickel… [Remplacez par le mot qui convient de nos jours]. Evidemment il vaudrait mieux trouver une bonne méthode pour apprendre aux gamins à lire Hugo ou Rimbaud par exemple, à s’initier au solfège, à appréhender l’Histoire du monde et à s’éblouir de la perfection du règne animal. Mais c’est tellement plus simple de les laisser se caler dans le canapé avec une tablette et de regarder une grue inconséquente vanter les mérites de la dernière crème de jour à l’huile de palme.
Car bien sûr, tout ceci n’est qu’une vaste campagne publicitaire permanente…

Elle s’appelle EnjoyPhoenix comme elle aurait pu s’appeler Enjoy Coca-Cola. Peu importe le nom, ce n’est que le produit qui change. Les ministères de l’éducation successifs se soucient chaque année du taux de réussite au bac mais ne s’inquiètent pas de l’impact que des inepties comme EnjoyPhoenix peuvent engendrer. Le décalage entre réalité et monde virtuel est énorme et on ne fera jamais assez l’effort d’expliquer ce qu’est la vraie vie. Quand on est confronté à une emmerde IRL, on ne peut pas se dire: « Comment ferait Cyprien ? Que ferait Black M ? Comment s’y prendrait EnjoyPhoenix ? ». Aucune de ces personnes n’en a rien à cirer de ta vie d’ado et de tes problèmes. Ils veulent juste que tu likes leurs statuts, leurs vidéos et que tu achètes leur came. Même si on te les présente comme des modèles de réussite ils ne sont pas une source d’inspiration, pas plus qu’ils ne viendront te sortir de la merde d’un coup de baguette magique.

Elle a participé aussi à l’émission « danse avec les stars » de TF1. Pour peu que ça ait de l’importance c’est donc une star et il convient de lui apporter l’intérêt dû à son rang, du moins quand tu es une ado/préado et qu’au collège tes copines ne manqueront pas de te laminer si tu ne suis pas les aventures, ô combien palpitantes, d’EnjoyPhoenix. Le collège est déjà suffisamment une horrible machine à broyer l’enfance. Une broyeuse obligatoire à laquelle je conduis mes enfants chaque jour. Et chaque jour, en les voyant s’éloigner vers la gueule béante de ce monstre je me rends compte que les bébés que j’ai vu naitre, les petites filles dont j’ai changé les couches et à qui j’ai appris à marcher et à manger sans s’en mettre plein les cheveux ne sont déjà presque plus que des souvenirs….. A la place je vois deux gamines prêtes à répondre aux diktats du monde moderne, connecté et impitoyable. Car au collège plus qu’ailleurs, si tu ne réponds pas aux canons de la « pensée », tu deviendras LE paria. Et à ces âges c’est très dur à porter. C’est fatal, ça te marque au fer rouge et tu trimballes le truc un paquet de temps, parfois jusque dans ta vie d’adulte. J’ai beau leur répéter que ce n’est pas grave d’aller à contre-courant, qu’au contraire ça n’en sera que bénéfique pour elles plus tard, je sais que c’est compliqué d’affirmer sa différence quand on a 11 ans, de ne pas sombrer dans la facilité de ces choses qui rythment la vie des ados. J’ai eu 11 ans moi aussi, j’ai vécu ça aussi. C’était bien moins virulent qu’aujourd’hui. La même musique pour tous, les mêmes goûts vestimentaires, être à la mode, penser tous pareil…

Alors que c’est précisément le contraire que l’on devrait encourager chez les gamins de cet âge-là. Je me souviens de mon entrée au collège. J’y ai vu des punks. Ils n’étaient qu’une poignée mais ils arboraient tout l’attirail de blousons cloutés, de crêtes vertes, de patches « Exploited » ou « UK subs » sur leurs fringues élimées… Ils se planquaient au fond de la cour pour fumer des joints et j’avais peur d’eux. Plus tard j’ai mesuré l’importance de leur décalage au sein d’une « institution ». Leur différence assumée, alors même que le mouvement punk avait volé en éclat depuis presque dix ans, leur refus de rentrer dans le moule étaient l’expression même de la liberté d’être.

Quand les uniformes ne sont pas obligatoires, chacun se doit d’arborer celui qu’il préfère porter.
L’histoire veut qu’EnjoyPhoenix ait décidé de blogguer suite à un harcèlement au lycée. Moi aussi le harcèlement je l’ai connu. Bien plus tôt, dès l’école primaire. Comme des tas de gamins. Et je n’ai pas emmerdé tout le monde pour autant. Il faut dire que j’aurais eu bien du mal à faire un blog pour « exorciser mon mal-être ». On n’avait même pas inventé le mot « blog ». On n’avait absolument aucune idée de ce qu’allait être internet. Et pour tout dire on n’en avait rien à foutre du harcèlement. Le harcèlement de mon époque se réglait à coups de lattes. Les potes étaient fidèles, on faisait bloc. Parfois c’était l’un d’entre nous qui devenait harceleur à son tour. Jusqu’à ce qu’il se fasse rectifier. C’est en partie ce harcèlement qui a fait de nous des hommes. Cette faculté à réagir contre l’adversité, à s’affirmer et refuser de subir. On y gagnait en maturité, on y gagnait aussi en humanité. Aujourd’hui, quand un gamin est harcelé, ça passe souvent inaperçu. Beaucoup (pour ne pas dire tout le monde) la ferment et resserrent leurs œillères. Moi je rêve d’inscrire mes filles à la boxe. Boxe Thaï de préférence. Si tu maitrise quelques notions de boxe thaï, tu ne reste pas harcelée très longtemps. Par contre ton harceleur se souvient de toi pendant un laps de temps inversement proportionnel. Evidemment ça te vaut quelques soucis d’ordre administratif mais qu’est-ce qui vaut mieux après tout. Sans faire l’apologie d’aucune violence, le respect il faut parfois l’imposer à coups de poings. D’ailleurs il faudrait aussi définir ce qu’est la violence.

Aujourd’hui EnjoyPhoenix et demain ? Demain la suite. Quand elle aura été récupérée par la marque qui lâchera le plus gros paquet de fric, elle fera sûrement un disque puis une fois son potentiel commercial bien essoré elle sera remplacée (trop vieille, déjà trop has-been, trop ceci ou cela…)…Elle finira alors par aller vendre des saucissons à Auchan. Et elle dira: « vous savez, j’étais EnjoyPhoenix avant !! » et de l’autre côté du comptoir la mère de famille éreintée par sa semaine de boulot rapprochera ses gosses de son ventre et leur dira: « Eloignez-vous de la dame les enfants ».

Il y a une question qui persiste par delà les flashes et les paillettes, les likes FB et le nombre de vues youtube. Une question qui me revient sans cesse et parfois dans les moments les plus inattendus. Une question quelque peu salutaire en cette époque étrange:
Quel genre de société veut-on léguer à nos enfants ?

Veut-on faire d’eux des adultes responsables et cultivés qui sauront rendre ce monde meilleur en réagissant aux embûches à venir de façon raisonnée (et on peut supposer que ces embûches seront nombreuses et coriaces) ou veut-on promouvoir une armée de selfiques autocentrés à qui on ne pourra même pas demander l’heure sans risquer de se voir publié sur un blog sous prétexte que l’on a interagi avec leur illustre personne ?

Alors il faut se rendre à l’évidence, on ne peut pas tolérer en silence ce genre d’ineptie. On est tenu d’aller à l’encontre de tout ça. EnjoyPhoenix, Hanouna et tout ce qui va avec… C’est encourager l’échec. C’est se vouer à l’échec. Ça équivaut à dire: « Ok, vas-y, tu peux balancer ta merde sur mes gosses ». Parce que si on tolère ça, il faudra accepter que le seul but de nos enfants sera de ressembler à ces « modèles ». Le seul but de nos enfants sera de porter des masques.
Gardons l’œil ouvert, restons vigilants ou méritons notre futur…

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Publié le 23/12/2015