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Prohibited : LA série courte expérimentale autour des addictions réalisée avec un iPhone

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Nous avions déjà proposé cet ovnis en construction à un diffuseur de série courte pour adolescents boutonneux mais ce n’était pas assez racoleur pour les convaincre. Par contre, pour nous, l’œuvre en 10 épisodes du photographe et réalisateur Richard Schlang est un petit bijou d’esthétisme et un manifeste transgressif qui tente d’archiver nos addictions contemporaines.
Toutes les vidéos ont été tournée à l’iPhone, sans budget, avec les moyens du bord (et c’est encore plus impressionnant) alors à défaut de n’avoir pas séduit les nouveaux diffuseurs déjà néandertaliens, nous de notre côté nous sommes restés éblouis face à tant de talent…

Aux frontières de l’interdit
L’interdiction, pilier de la société morale, du bien vivre ensemble, exigeant de chacun un engagement individuel fort, désigne cette prohibition d’un acte supposé avoir des conséquences néfastes.
Or, elle correspond avant tout à la répression d’un désir, ouvrant par la même la possibilité – et même la tentation – de sa transgression.
Les interdits des séries« Prohibited » ne se fondent pas sur une crainte, une peur ou une aversion mais bien sur un désir dont la satisfaction serait nuisible pour l’ordre social.
Ils sont intériorises ; ils investissent la conscience jusqu’à transformer les sentiments. Mais cela ne signifie pas un surcroit de conscience, au contraire.
Cela montre comment la conscience peut censurer ses propres motivations jusqu’à se plier à une attitude qu’elle ne comprend plus. La certitude du monde, sans doute, est à ce prix. En même temps qu’elle l’attire confusément, la violation de l’interdit répugne à la conscience. La censure a joué.

Sa retranscription dans l’art
Une censure déjouée ici, par ces dix vidéos et leurs photographies correspondantes. Proposant la mise en image des interdits contemporains à la manière d’un répertoire, la série « Prohibited » de Richard Schlang, tend à archiver la transgression. Puisque cette dernière attire l’interdit et que l’un ne va pas sans l’autre.
L’interdit tend ainsi à être appréhendé comme une aliénation, expression d’une loi abstraite contraire à l’épanouissement du sujet. L’impossible devient accessible, le prohibé s’autorise puisqu’il est là pour être violé.
Le sujet qui a joui est à la fois décontenancé et stimulé à l’image des personnes présentes sur les vidéos et les photographies. Grâce à la violation de l’interdit, la transgression constitue le point de contact entre la finitude et l’infinitude de l’homme, elle est l’entrelacs entre le désir et son au-delà, entre la limite et le hors-limite.

Une dualité retranscrite dans les cinq vidéos et photographies correspondantes de manière abstraite par l’émotion que dégagent ces personnes en pleine transgression et de manière figurative par cette séparation gauche / droite de l’écran présentant l’effet de la prohibition par opposition au sujet prohibé.

Ce jeu de contestation de la règle sociale sous-tend la question de la délivrance de cette tentation à laquelle Oscar Wilde répond très bien : « Résistez et votre âme se rend malade à force de languir ce qu’elle s’interdit ». N’opposez donc aucune résistance à vous délecter de « Prohibited ».

Richard Schlang est assurément photographe, ce que révèle la qualité intrinsèque de ses images dont il assure lui-même la prise de vue, le cadrage et la lumière. Il en a acquis la technique nécessaire grâce à ses études menées brillamment à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux- Arts (ENSBA). Ce n’est qu’en 2007, qu’il définit pleinement sa trajectoire artistique. A partir de la vision de l’objectif, il construit dans des séries de photographies nommées « Détails », des oeuvres utopiques, y projetant sa vision du monde, son « univers » mental, croisant des préoccupations plastiques en résonance avec ce qu’il cherche a rendre visible. Ses oeuvres, parfois misent côte à côte, interagissent entre elles et apportent par là une nouvelle signification, à la manière d’une narration. Dans sa photographie qui est à la fois mémoire du sujet, de son histoire - parfois d’histoires parallèles - et de sa métamorphose poétique, Richard Schlang met aussi en évidence la relation problématique entre détails, temps et émotion. La dimension temporelle et sensuelle est mise en lumière par l’exposition de courbes féminines ou des objets trainants léthargiques au détour d’une rue. A l’atmosphère prenante des peintures d’Edward Hopper s’ajoute ici la subjectivité de l’empreinte de Wim Wenders. Les Polaroïds Pop Art de David Hockney et le travail technique sophistiqué de Nam June Paik, font également partie des inspirations de l’artiste. Quelque chose de l’ordre d’un nouveau vécu est alors à l’oeuvre dans l’image, une dimension spirituelle qui advient de l’hallucination, d’une réalité dérobée pour être transcendée en rêves. Par la manipulation du détail d’un objet, d’une émotion ou d’un instant, les photographies présentent un hors-champ, directement connecté aux sens. C’est à l’expérience de celle-ci que l’oeuvre de Richard Schlang convoque.
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Publié le 23/11/2017