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Mais pourquoi personne n’écrit jamais sur le métier de producteur ?

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Nous savons peu de choses sur les producteurs.
Il n’y a ni formation ni revue qui permette d’en connaître réellement les coulisses. Pour savoir ce qu’il se passe vraiment dans les coulisses, il faut en être. Alors il y a peu de mouchards ou d’agents infiltrés. Personne ne crache dans la soupe parce qu’il y en a déjà peu et que pour celui qui la mange elle n’est jamais plus mauvaise que celle du voisin. Personne ne balance jamais rien donc. Peur de ne plus travailler si démasqué. Peur de ne plus être invité. Et encore une fois peur de ne plus pouvoir en croquer. Parce que dans la main du producteur se cache ce que tous les artistes recherchent. L’oseille. Le fric. Le pognon. Souvent dans toutes les devises. Ils sont tous toujours ruinés et pourtant arrivent tous souvent à leur fin. A savoir, basculer des flots de millions de compte à compte. Sans connaître pourtant le fonctionnement des marchés ou d’une néo finance mondialisée. Ce métier est donc toujours resté plus ou moins énigmatique. Pour maîtriser la lumière mieux vaut diriger l’ombre. Cela peu paraître mystérieux ou mystique mais les producteurs sont des êtres à part. Courtisés quand ils ont un succès. Immédiatement oubliés quand ils sont officiellement ruinés. Certains se font passer pour de fins psychologues pour arranger les affaires artistiques divers et variées. Mais en réalité ils ont très peu d’ami(e)s. Pour les artistes qui ne l’avoueront jamais ils sont simplement l’intermédiaire avec le banquier. Comme ce dernier ne connaît rien aux affaires artistiques, le producteur facilite l’échange entre les artistes et l’argent.

Beaucoup se pensent indispensables. Alors qu’ils sont remplaçables. Il faut voir la détresse des producteurs proches de la retraite. Personne ne connaît jamais leurs œuvres. Ils ne font plus que radoter des souvenirs parsemés de name dropping. Les jeunes s’en moquent et les vieux oublient. Sont-ils des artistes ou des banquiers ratés on ne saura jamais vraiment. Toujours est-il que jamais on ne leur consacre une ligne de postérité. Sauf contre-exemple comme Jean-Pierre Rassam ou le meilleur d’entre tous, le maître (notamment parce qu’il était en parallèle éditeur) Gérard Lebovici, assassiné dans un parking comme un bandit alors que son seul fait d’arme est d’avoir publié et produit des génies d’avant-garde.

Cela fait plus de dix ans que nous sommes à la recherche du Gérard Lebovici du XXIe siècle.
On voyage, on passe de société de production en société de production. Et la plupart du temps, on cherche à nous enfoncer par derrière ou alors simplement à nous voler telle ou telle idée. Amis créateurs et amies créatrices faites attention à cette race à part. Au café, au restaurant, ce sont toujours des gens délicieux. Pleins de bons sentiments. Jamais radins sur un compliment. Ça c’est avant de régler la note. Une fois amadoué (votre ego dégoulinant de la bave du doux producteur),  les choses changent. Il faut parler contrat. Cession de droit. Monde évidemment. Sans limitation de durée dans le temps, cela va s’en dire. Et puis, arrive le moment fatidique. L’instant pognon. Et c’est là qu’ils sont les plus forts. Parce que c’est là que se cache leur métier. Qu’ils vous fassent croire qu’ils sont ruinés avec « les huissiers au cul pour rembourser la perte d’un long métrage d’art et d’essai qui a foiré tu vois parce qu’il n’y plus le public contemplatif pour rêver devant la beauté, alors tu vois là je dois me serrer la ceinture pour payer les frais généraux. Tu vois si je ne veux pas licencier mes assistantes de production je dois faire gaffe à tout. Et dans tout il y a toi ami créateur ».

Il y a l’autre version, encore plus pute, qui consistera à t’en mettre plein la vue. Les voyages en première classe, les restaurants ou les filles sont plus belles que dans les magazines, les fêtes en notes de frais illimitées, etc, etc. N’oubliez jamais que rien jamais n’est gratuit avec ces esprits malades. Ils ont toujours l’habitude de récupérer leur mise après coup. Ce ne sont ni plus ni moins que des joueurs de poker qui n’ont plus besoin d’hypothéquer leur maison pour tenter de produire une émotion nouvelle.

Et puis il y a les nouveaux venus. Les nouveaux riches. Qui produisent pour la frime. Pour les filles ou les copains. Histoire de défiscaliser intelligemment son argent en ayant l’air cool, dans son temps.
Les start-up c’était bien en 2000. Aujourd’hui les gagnants des succès d’hier peuvent à eux seuls remplacer le CNC tant l’argent gagné ne cesse chez eux de croître. Plus riches que les anciens du secteur, ils rachèteront demain celles et ceux qui, il y a encore peu dominait une profession qu’ils pensaient la leur.

Conclusion. Si vous voulez qu’un producteur vous aime longtemps, il devra gagner plus d’argent que vous.
C’est la base. La règle d’or. Sinon, il vous trouvera arrogant ou déplacé. Ou pire, votre talent d’hier se transformera en pose inutile à peine montrable au public de demain.

Soyez courageux et osez dire non à ces vieux messieurs. N’écoutez jamais leurs anecdotes du passé. Ils sont tous nostalgiques. Rêvassant de leur gloire d’autant. Ces êtres du XXe siècle sont terminés. Ils possèdent tout mais n’iront pas plus loin que 2024. Regardez les âges des dirigeants des plus grandes sociétés de production, ils sont au fond déjà en pré-retraite. Ne vous faites pas vampiriser comme nous l’avons été. Jamais. Il existe une révèle de jeunes producteurs particulièrement brillants qui n’est pas dupe sur ce que nous venons d’énoncer.

 

Arrêtons de rendre plus riches des êtres qui ne se déplaceront même pas pour votre enterrement. Pas assez rentable.

 

Bien sûr il y a toujours des contres exemples.
Si vous ne pouvez pas rendre plus riche par votre art votre producteur, il faudra au minimum le faire passer pour plus intelligent qu’il ne l’est. Pour les coups futurs. Le crédibiliser dans la presse par exemple pour faire oublier aux nouvelles générations que ce n’est pas un enculé de première mais plutôt un homme raffiné cherchant toujours à développer les artistes qui ont du génie à ses yeux. Ça va faire un demi-siècle que ça marche comme ça. Personne ne peut trop rien dire parce que tout le monde veut continuer de pouvoir bouffer. Et pour les plus anorexiques c’est simplement la peur de ne plus être invité qui paralyse la parole. Un peu comme l’enfant violé ou la femme tabassée.
La parole prend du temps à se libérer. C’est un pavé dans la marre qu’on lance ici. Mais ça libérera peut-être la parole. Un peu comme quand on publie un édito un peu sec sur le lancement de vieilles web-séries ou de sociétés de production soi disant à la mode. Ensuite, nos boîtes mails explosent de messages de petits malins ricanant parce qu’on a soi disant blessé leur ancien patron (nous profitons d’ailleurs de la présente pour nous excuser devant les fondateurs d’Iconoclast – les vraies saloperies ce ne sont pas eux mais leurs anciens collaborateurs qui jouent justement les collabos en venant cracher dans la soupe qu’ils leur ont donné – nous avons trouvé cela mille fois plus minable que de surcharger des devis ou d’emprunter une idée ou deux sans citer leurs sources).

Tout cela pour dire que si rien ne s’écrit sur ce « milieu » c’est qu’il y a des raisons. S’il y a 32 ans on pouvait tuer de sang froid un producteur dans son parking du XVIe arrondissement de Paris c’est qu’il y avait aussi des raisons. Est-ce simplement parce qu’il travaillait avec un intellectuel qui démontait aux yeux de tous leurs manœuvres ? Est-ce parce qu’il était plus malin que ses concurrents ? Personne ne le saura jamais. La seule chose que l’on peut retenir de cette histoire c’est qu’on ne connaît jamais véritablement l’homme qui se cache derrière le producteur. Et inversement. Surtout quand c’est un homme qui peut déclarer : “il faut faire un film comme on prépare un mauvais coup…”

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Publié le 03/02/2017