Photographie

Vincent Flouret signe t-il l’exposition photographique la plus surprenante de l’été ?

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C’est sans doute l’une des expositions qui a le plus retenu notre attention lors des Rencontres d’Arles cette année. Non, ce n’est pas « Looking for Lenin » de Niels Ackermann et Sébastien Gobert ou « Les Gorgan » de Mathieu Pernot mais bel et bien « Max By » de Vincent Flouret.

Mais qui est ce fameux Max ? Et bien Max c’est le chien du photographe qu’il a su magnifier en reprenant le style de célèbres photographes (dont il a détourné les noms brillamment) comme Yorgan Tailleure, Bibi Gourdin, Brice Verbert, Helene Vounurvaite, Jeanne Ouissief ou encore Amy Leiboviche.

Ces clichés pourraient selon nous presque servir d’œuvre pédagogique dans les écoles pour intéresser les enfants à la photographie contemporaine. Il offre là un jeu très intéressant pour savoir reconnaitre et décrypter une image. D’ailleurs ce ne serait sans doute pas utile qu’aux enfants…

Regardez ci-dessous notre galerie d’images et essayez de deviner par qui Max a été immortalisé. En plus d’être drôle et ludique, c’est une expérience visuelle enrichissante, sans se prendre au sérieux tout en étant pourtant extrêmement sérieux. A l’image du professionnel de l’imaginaire qu’est Vincent Flouret. Mais pour être certains de ce qu’on raconte on a préféré lui poser quelques questions…

Comment est née l’idée de cette exposition ?
Tout a commencé il y a un peu plus de deux ans. Je revenais de Los Angeles où je m’étais porté volontaire auprès des City Shelters pour réaliser des portraits studio de leurs chiens afin de les aider à être adoptés.
Cette expérience m’avait bouleversé, tant par ma rencontre avec ces animaux ayant souvent vécu le pire mais débordants de bonne volonté dans cette parenthèse artistique, que par l’accueil incroyable que cette série d’images avait suscité.
Au même moment j’étais confronté à Paris à un milieu professionnel me signifiant que notre époque était en demande d’un style rapidement identifiable de la part des artistes et que « mon écriture photographique » comme il est désormais de bon ton d’employer ce terme, était trop variée.

La synthèse de toutes ces émotions/réflexions s’est faite un matin chez moi en prenant mon café quand mon regard a balayé la bibliothèque remplie de tous les livres de ces photographes que j’admire, pour terminer sur mon chien, assis devant moi, attendant patiemment d’avoir sa madeleine comme tous les matins.

Le projet « MAX BY… » venait de naitre: Rendre hommage au travail de tous ces artistes qui m’avaient construit et me plonger dans leur photographie dans un profond et passionnant travail d’enquête. M’immerger dans ce qui définit sur le fond comme sur la forme leur univers pour tenter de le reproduire avec mon chien du mieux possible, en toute bienveillance et avec respect. Enfin, ré-appréhender ne serait-ce que pour moi, ma diversité d’approche photographique, comme une vraie force d’expression créative et proposition artistique, non comme une potentielle faiblesse commercialement parlant, dans une époque saturée d’images et en demande constante de repères toujours plus flagrants.

Concernant l’exposition, c’est sous l’impulsion de Romuald Chamot et Mathieu Gilles grâce à qui j’ai la chance d’avoir une maison à Arles que les choses se sont faites. Ils m’ont proposé l’année dernière leur magnifique espace pour le transformer en galerie le temps des Rencontres afin d’y exposer ce que je voulais. Mon compagnon m’a alors encouragé à montrer les premières images de ce projet à la fois ludique et très technique, persuadé qu’elles rallieraient amoureux de la photographie et des animaux dans un sentiment d’empathie partagé. Le succès a été au rendez-vous et nous avons donc décidé de montrer cette année une nouvelle série d’images sur le même thème.

Pourquoi avoir choisi de faire un hommage particulièrement à des photographes comme Jean-Loup Sieff , Richard Avedon, Peter Lindbergh, Terry Richardson ou encore Guy Bourdin ?
Par écho c’était intéressant pour moi de me plonger en premier lieu dans les univers d’artistes ayant une constance d’approche que ce soit par des thématiques récurrentes ou une façon de photographier.
A leur différence, il n’y a jamais eu un sujet qui m’ait intéressé plus qu’un autre, en tous cas pas au point d’en faire mon seul et unique sujet d’expression artistique. Il n’y a jamais eu une lumière, un cadrage qui m’ait tellement séduit à un moment qu’il me serait difficile de me projeter autrement qu’à travers eux.

Certes je suis connu avant tout comme étant portraitiste, j’ai tendance à préférer les lumières donnant du modelé plutôt que les lumières directes et frontales, mais je ne me suis jamais interdit d’aller poser mon regard sur d’autres terrains d’expression et pour ce faire, si nécessaire, m’éloigner de mes préférences en terme de réalisation.

L’extraordinaire Michel Philippot, rédacteur en chef photo du Monde 2 qui fut un des premiers à me donner ma chance est passé cette semaine à l’exposition. Nous nous sommes remémoré avec humour combien sur certain sujets qu’il m’avait confié j’étais loin d’être, en tous cas sur le papier, la personne la mieux désignée pour y répondre!
M’envoyer faire un reportage sur une société de danseurs dans les îles du Vanuatu, me confier un sujet spécial sur la collection automne-hiver 2006 de Nicolas Ghesquière pour Balenciaga… tout ça bien évidemment dans des directions artistiques totalement différentes…  Mais je crois que c’est ce qui l’intéressait, avoir un regard différent sur des sujets spécifiques, faire confiance à son instinct quitte à prendre des risques en me choisissant parfois plutôt que d’autres photographes dont les univers étaient peut-être plus évidemment connectés avec tel ou tel sujet. Michel est un explorateur. Tout comme Jean-Pierre Blanc, une de mes plus belles rencontres de cette année, qui m’a récemment confié la commande de la Villa Noailles sur « l’architecture remarquable du Var » … alors que je suis sensé être portraitiste!

Quel a été ton processus de fabrication pour ces images ? Tu as tout fait tout seul ?
Certaines images oui, d’autres non, tout simplement parce que certaines poses demandent un peu d’aide afin que mon chien ait un maintien confortable pendant la séance.

Pour le processus, c’est tout d’abord comme je l’ai dis un très gros travail d’enquête. Une plongée dans l’œuvre des photographes via les livres, internet, le cinéma… Comprendre qui ils sont, comment leur univers s’est construit, quels sont leurs thèmes récurrents, comment et avec quoi ils travaillent… Bref, obtenir le plus d’informations possibles.

Ensuite vient le moment du choix. Que traiter? Par exemple si je prends la photo référente à l’univers de Robert Mapplethorpe: Les fleurs? Les Polaroids du début? Les portraits? Les nus? Un mélange d’un peu tout? Au départ je voulais faire poser Max avec une cagoule en cuir, serrant entre ses dents un énorme sextoy, le tout entouré par des fleurs de Lys! Seulement voilà. Max est un chien. Et peut-on tout faire avec un chien? Pour moi la réponse est non.
Plus globalement ce projet pose également une question passionnante qui est de savoir jusqu’où peut-on aller dans ce type d’exercice afin de rester dans l’hommage sans tomber dans la caricature. Jusqu’où peut-on aller pour rester dans un juste équilibre qui respecte autant l’animal que les sujets ré-interprétés… sans parler du fait que morphologiquement on ne peut pas tout refaire avec un chien.

J’ai finalement opté à titre d’inspiration pour un des plus célèbres nus de Robert Mapplethorpe intitulé « Bob Love ». Pour moi tout est absolument magnifique dans cette image et représentatif de ce qui définit à mes yeux l’univers du photographe. Elle est provocante tout en étant d’une élégance folle, l’équilibre entre l’impudeur de la pose et la candeur du visage est parfait, elle est divinement composée, enfin, s’agissant de ce que je considère comme étant à la fois un portrait et un nu, elle permettait de travailler sur l’expression autant que de renvoyer avec humour vers l’anatomie avantageuse du modèle.

Une fois le choix fait, ça commence toujours par un travail de préparation de mon chien pendant plusieurs jours en l’habituant aux éléments qui vont composer la photo, en le mettant l’espace d’un instant dans la position dans laquelle il se retrouvera par la suite. L’objectif étant qu’il ne soit pas surpris ou effrayé de quoi que ce soit lors du shoot et que tout lui paraisse comme étant un simple jeu.

Puis je monte le décor, la plupart du temps à la maison, et je fais la prise de vue qui ne dure jamais plus qu’un quart d’heure en essayant de respecter le plus possible les méthodes de travail des artistes dont je parle. Pendant la séance, j’obtiens les expressions de Max par différentes intonations de ma voix et/ou, je dois l’avouer, avec pas mal de friandises jamais bien loin pour l’encourager ou le récompenser. Généralement après la séance on s’amuse à détruire les décors et les costumes ensemble en jouant. C’est je pense la partie qu’il préfère!

Enfin, vient l’étape de la post-production et là encore, cela demande un très gros travail d’observation afin de comprendre au mieux jusqu’a quel point cette étape, quand elle existe, s’avère déterminante quand à l’identification des photographes auquels je tente de rendre hommage.

Nous avons été impressionnés par le niveau de détails de tes images, on les a regardé une fois puis deux puis trois et à chaque fois un nouveau détail apparaissait. Ton sens du détail est-il une force ou une pathologie grave que tu aimerais soigner ? 
Merci beaucoup c’est un très beau compliment. Ce sont les détails qui rendent les gens, les lieux, les choses uniques. Dans le cadre de ce projet, ne pas s’attacher aux détails ça aurait été « faire la blague » et c’est bien la dernière chose que je souhaitais.

Prenez par exemple cette célèbre photo de Horst pour Mainbocher représentant une femme de dos au corset délacé… J’avais en mémoire une photo finalement assez simple, peut être en raison de la version simplifiée bien que merveilleusement stylisée qui en avait été faite dans le clip « Vogue » de Madonna. Je souhaitais donc la reprendre pour cette année et suis donc retourné voir l’image.
Là je me suis aperçu qu’elle était d’une incroyable complexité, notamment en raison d’une multitudes de détails que j’avais oublié où que je n’avais jamais vraiment remarqué… Elle est appuyée sur un muret en marbre, il y a une étagère dont l’ombre répond parfaitement à la forme de la hanche de la jeune femme, elle se tient les bras levés et repliés dans lesquels elle enfoui sa tête (allez faire ça avec un chien), les cheveux sont attachés, le tout dans une construction parfaite… bref, en revoyant cette image, j’ai estimé qu’il y avait au moins 10 jours de travail et je ne les avais pas pour reprendre cette photo à temps.

Sinon pour la dernière partie de la question, je vais bien, ne t’en fais pas…

Est-ce que Max est aujourd’hui heureux d’appartenir à l’histoire de la photographie contemporaine ?
Max est surtout heureux d’avoir de nouveaux jouets et des friandises sur les shoots!

As-tu un prochain projet avec Max ? Ou est-ce devenu un modèle inaccessible tant sa notoriété est montée en flèche ?
C’est vrai qu’il commence un peu à se la péter dans les rues d’Arles quand les enfants demandent à pouvoir faire un selfie avec lui!… Plus sérieusement il y a encore sur ce projet beaucoup d’autres photographes auxquels j’aimerais pouvoir témoigner mon admiration et l’idée d’un livre rassemblant toutes ces images commence également à germer donc je pense que vous allez encore en entendre parler un peu. Après s’agissant d’un travail personnel, d’une de mes « respirations créatives » entre mes travaux de commande, il est vrai qu’il faut trouver le temps de pouvoir les faire.

As-tu eu des retours des photographes détournés ? J’imagine qu’ils ont tous adorés l’hommage et le clin d’œil ?
Je ne les ai pas personnellement approché, eux ou leurs représentants. C’était déjà très impressionnant quand ça m’ait arrivé de faire les portraits d’autres photographes, alors imaginez mon angoisse de décevoir dans le cadre de ces hommages! Je sais que quelques personnes bienveillantes dans mon entourage en ont partagé avec certains d’entre eux, que les retours étaient très bons et que cela m’a fait énormément plaisir de le savoir.

Tu as photographié tout au long de ta carrière énormément d’icônes du monde du cinéma (Matt Damon, Brad Pitt, Steve McQueen, Olivier Stone, Sydney Pollack, Tilda Swinton, Matthew McConaughey, Quentin Tarantino, Dennis Hopper, Jean-Claude Van Damme, Steven Spielberg, Gus Van Sant) tu es donc bien placé pour avoir un point de vue sur la célébrité au XXIe siècle et sur ce qu’elle représente, où en est t-on et ou va-t-on selon toi ?
Professionnellement j’ai toujours essayé de considérer « les célébrités » avant tout comme des personnes talentueuses avec qui, l’espace d’un instant, je partageais un moment de vie dans lequel nous faisions de la photo. J’ai appris que la fascination, l’admiration n’amenait pas forcément la justesse dans l’exécution d’un travail. J’ai donc très rapidement essayé de me dégager de toutes ces considérations quand à la notoriété des gens et de ce qu’elles pouvaient représenter afin d’être selon moi dans une relation des plus simple pour mieux servir les images que nous devions faire.

Après, on ne choisi pas d’être célèbre. Ce sont les autres qui décident de vous donner ou pas ce statut. Aujourd’hui la célébrité se mesure essentiellement au nombre de likes sur les réseaux sociaux. Ce sont les applaudimètres de notre époque avec parfois leur lot d’inégalités ou d’injustices. Pourquoi lui a 40 000 followers alors que ce que je poste est mieux? Pourquoi une-telle est célèbre alors qu’une autre qui fait tout pour le devenir ne l’est pas? Je ne vois rien d’extraordinaire à ça. Talentueux ou pas, je n’ai pas vraiment l’impression que le caractère parfois irrationnel lié à la célébrité soit différent au XXIe siècle.

VINCENT FLOURET
« MAX BY… »
EXPOSITION JUSQU’AU 15 AOUT 2017
L’AGENCE ARLESIENNE
26, PLACE PAUL DOUMER
13200 ARLES.
Galerie
Publié le 12/07/2017