Interview

Titiou Lecoq

+1+2+3+4+5

Un blog qui lui vaut la une des Inrocks en février 2012 et tour à tour le statut de spécialiste d’internet, du sexe, du féminisme, de la précarité… enfin bref, à peu près tout ce que la génération dominante ne comprend pas (le présent, en un mot).
Mais Titiou Lecoq c’est plus que ça. C’est d’abord une plume. Une vraie belle plume. Un parcours littéraire lors d’études dont elle seule comprend le contenu. Un premier livre, Les Morues, vendu à 20.000 exemplaires (pas de quoi inquiéter Marc Levy, sauf s’il voulait savoir ce qu’est un style littéraire), et puis un second livre à venir en janvier, toujours au Diable Vauvert, qui cette fois « ne sera pas un roman policier » . Mais son actualité c’est Sans télé on ressent davantage le froid, l’adaptation de son blog en livre. Une adaptation casse-gueule mais parfaitement réussie, qu’on a dévoré en une journée. On a donc appelé Titiou, un peu en groupie.
On la cueille dans le canapé. « Je ne fais rien, j’ai mon premier vrai congés de ma vie je crois, alors je mate la télé. Je suis sur Louie, j’ai avalé la saison 1, j’attaque la 2. Je suis jalouse de ce que fait ce type » . Le temps de lui conseiller également Derek de Ricky Gervais et nous entrons dans le vif du sujet.

0

-Comment vont les ventes ?

Aucune idée. Au Diable Vauvert, on m’appelle à chaque exemplaire vendu, mais chez Fayard non. Ils n’ont pas d’obligation de me tenir au courant pendant les 12 ou 13 mois après parution je crois.

-Ça devrait aller quand même, on t’a vue partout en promo. France Inter, le Grand Journal, même Ce soir ou jamais.

Ce soir ou jamais, je ne voulais pas y retourner. J’y étais allée une fois, en tant que spécialiste de la pornographie entre John B. Root et Ovidie, je n’étais pas très à l’aise. La deuxième fois, j’étais enceinte et je faisais tout pour le cacher. Et là, je ne sais pas trop comment, mais ils ont fini par me convaincre. Et ça c’est plutôt bien passé d’ailleurs. Ce qui est étrange, c’est que je me retrouve porte-parole des jeunes, alors que j’ai 34 ans maintenant. C’est une sorte de distorsion temporelle.

-Ton livre, c’est quand même la preuve que le passage du blog au livre est possible.

Oui, ça a déjà été fait, mais c’est vrai que c’est un énorme boulot. Au départ, j’avais refusé. Je ne voyais pas l’intérêt, à part financier. Moi, je voulais faire un best of numérique gratuit. Mais c’est Alexandrine (Duhin), mon éditrice chez Fayard, qui voulait réaliser ce projet là. Pas juste éditer un blog, mais ce projet précisément. Et en relisant mes posts, j’ai réalisé qu’il y avait une trame. Ce qui veut dire, d’ailleurs, que la vie suit une dramaturgie. Logique en même temps, puisque je parle de la sortie de la jeunesse vers l’âge adulte.
On a dû fusionner des personnages, équilibrer la chronologie, réécrire… C’était super intéressant. Mais la grande question, que je trainais d’ailleurs depuis longtemps, c’est celle de la différence entre écriture web et livre. Et franchement, c’est quasiment une langue différente. C’est un travail de traduction. Le blog, avec un papier par semaine, tu peux en faire des tonnes. Mais un livre se lit d’une traite, ce serait étouffant. Il a fallu éliminer beaucoup de choses, des trucs trop trash, trop private joke. Le livre est trop intime, tu ne peux pas être aussi trash.

-Ton titre, Sans télé on ressent davantage le froid, est génial.

Je suis nulle en titre. Je ne voulais pas reprendre le titre du blog. C’est le Chef (son compagnon et patron, ndlr) qui m’a trouvé ce titre. Au début, je me suis dit que ça ne voulait rien dire, mais il était sur de lui. Alexandrine n’a pas très bien compris non plus, mais les tests chez Fayard en interne, ont été super concluants. Finalement, ce qui me plaît, c’est que c’est une forme négative. Pas grammaticalement, mais dans le sens. Houellebecq a dit qu’il adorait le titre. Qu’il ne lirait pas le livre, mais que le titre était très bien. Le Chef était vachement fier.

-Un blog, et ce livre donc, est-ce un journal intime ou une correspondance ?

Quand j’ai commencé, c’était un journal intime. Aujourd’hui, c’est de l’ordre de la correspondance. Mon blog vit à 50% des commentaires. D’ailleurs, je demande systématiquement l’adresse mail de ceux qui commentent, comme ça, j’envoie un mail à chacun à chaque fois que je ne valide pas leur commentaire, pour m’expliquer. Du coup, pour le livre ça m’embêtait vraiment de les enlever, d’où les remerciements à la fin. J’en ai rencontrés plusieurs lors de dédicaces. Ils sont souvent cools. Mais, mes plus anciens lecteurs sont un peu asociaux et ils étaient un peu tendus.

-Quel effet ça fait de revivre toute sa vie en relisant son blog ?

Quand j’envoyais mes lectures et réécritures à Coach (le surnom de son ami/conseiller, ndlr), il avait à la fois les souvenirs des événements, le souvenir des posts et ensuite la réécriture. Il y avait plusieurs strates pour lui.
Moi, je peux être un peu un robot. Je me souviens de tous mes posts, donc pas de surprise. Par contre, j’ai été choquée, dans mes premiers papiers, de mon obsession de la thune. C’est vrai que j’en manquais et que ça m’angoissait, mais je pensais pas que ça se voyait tant que ça. J’ai d’ailleurs dû ajouter des passages pour analyser mes périodes de vie. Comme par exemple, expliquer de temps en temps où j’en étais de l’écriture des Morues. Je n’en parlais pas sur le blog. Trop pudique. Pour parler de ma vie sexuelle, il y a du monde, mais de l’écriture, plus personne.
Tout de même, en relisant mes posts, je réalise à posteriori que je n’ai pas beaucoup changé. C’est à la fois rassurant de se dire que le temps ne te tue pas, mais je sais aussi que je ne serai jamais rassurée.

-En fait, c’est plus l’histoire de tes névroses que de ta vie à proprement parler. Tu es un peu une Woody Allen au féminin.

Pendant, très longtemps je voulais tellement être normale. Je lisais tous les tests, toutes les statistiques, tous les sondages, et ça me rendait tellement heureuse quand j’étais dans la moyenne. Mais finalement, même chez les autres, c’est les failles qui m’intéressent.
Pour le livre, je pense que c’est plus un truc de lectrice que d’auteur. J’aime lire ce genre d’histoires, ce genre de failles. Facebook m’agace profondément pour ça d’ailleurs. Les gens tentent d’y représenter une vie parfaite.

-Comme les photos des enfants postées en permanence ?

Oui, je déteste les gens qui font ça. Je me dis qu’on n’a pas à imposer une identité digitale à des enfants, que c’est irresponsable et dangereux. Je méprise ces gens. Je les méprise surtout parce que je les envie. J’adorerai le faire, j’ai tout le temps envie de mettre des photos de Têtard.

-Tu as un très beau passage dans le livre où tu expliques mieux maîtriser les codes d’un plateau télé que ceux de ta boucherie. La difficulté à maîtriser les codes sociaux, c’est l’un des symptômes de l’autisme, tu sais ?

On me l’a déjà dit. Avant, je n’en avais pas vraiment conscience. On me l’a fait remarquer, et ça m’avait vachement perturbée à l’époque. Ça m’avait vachement perturbée parce que je pensais que c’était ma singularité, alors qu’en fait c’était un symptôme connu et commun.

-Mais finalement, on est tous un peu handicapé socialement, mais toi, tu as l’honnêteté de l’assumer.

C’est exactement ce que je pensais. « Tout le monde est comme moi, mais les gens mettent beaucoup d’énergie pour paraître normal ». Un jour, j’en parle au Chef et il m’a répondu : « honnêtement ? non ». Alors aujourd’hui, je crois finalement qu’il y a des gens pour qui tout ça est très naturel.

-Dans ce livre, tu es à la fois un symbole de ta génération, par ton mode de vie, mais en même temps, personnellement, on sent que tu as trente ans de retard. Dans ta féminité entre autre, très masculine, en comparaison avec l’hyper sexualisation de la jeune génération et des jeunes filles pornstarisées.

Mon côté dépassé, je pense que ça vient en grande partie de ma culture littéraire. Et puis, j’ai la féminité des 90’s. Je lisais une interview de Zadie Smith, une romancière anglaise que j’adore. Elle explique très bien qu’au début des années 2000, il y a eu une sursexualisation. Dans les années 90, on était tous habillé pareil, garçon et fille. On était grunge. Je me souviens très bien, en 2000, quand H&M a sorti des portes-jarretelles, des trucs de vieilles putes, et ça a marché à fond.

-Dans le livre, ta vie avant l’arrivée de ton fils, c’est presque du Bukowski. Journal d’une vieille dégueulasse, ça t’aurait plu comme titre ?

J’aurai adoré. Un peu Catherine Breillat, mais j’aurai adoré quand même.

-En fait, c’est un livre chrysalide, du passage de la jeunesse à l’âge adulte.

Complètement. C’est l’intérêt de l’adaptation. Si j’avais fait un livre sur une période de 38 à 43 ans, on se serait ennuyé. Le magazine Elle, il y a quelques années, avait envisagé de faire sa une avec un dossier sur la crise des 27/28 ans. On change de mec, de boulot…

-Dans le livre, on sent que tu passes beaucoup d’énergie à éviter de t’enfermer dans un comportement. Des que tu vas trop loin dans la névrose ou dans la normalité, tu conclues en remettant les choses en place.

Je ne sais pas dans quelle mesure c’est conscient. Ça me rappelle un post de mon blog, mon préféré je pense, celui d’une sortie de Têtard à la piscine, puis au parc et après on va dans un centre commercial, en jogging… il aurait pu être hyper cliché, mais j’ai réussi quelque chose dans ce texte qui ne sombre pas dans le cliché, qui montre le beau.

-Il y a une très belle phrase : « la vie ne va pas de soi« . Ne sommes nous pas de plus en plus nombreux à refuser la pièce de théâtre ?

Je sais que c’est le point commun de tous mes amis. Mais pour les autres, la vie à l’air d’aller de soi. Peut-être que c’est accentué parce que notre génération a du mal à s’intégrer dans notre société.

-J’ai une question depuis mon enfance, justement. As-tu une preuve irréfutable de ta propre existence ?

Pour le coup je suis trop autiste pour ce genre de douleur. Je comprends la question, j’ai plein d’amis qui se la posent. Mon souci c’est un problème de définition du Moi.

-Tu as fait de toi un vrai personnage de roman. Romancer sa vie, ça rend la réalité plus facile à vivre ou au contraire plus difficile à affronter ?

Si on le fait, c’est que ça rend la vie plus facile. Si tu ne le fais pas, tu as juste la vie. C’est peu. Trop peu. Tout ça allège un peu les choses. Le souci, c’est quand tu te demandes si ce qui est le plus important est la narration ou l’événement. J’ai un souvenir comme ça. Je me souviens bien mieux du moment où je racontais un événement à une copine en terrasse, que de l’événement en lui-même.

-Comme certaines personnes finalement qui confondent leur vie virtuelle, sur les réseaux sociaux, et la réalité.

Oui, en un sens, mais eux n’ont pas de recul. Quand tu narres ta vie, tu prends du recul et tu es dans la création. Tu fais du beau.

-La seule femme de ce site dit que « les hommes qui pissent assis sont des hommes qui lisent ». Toi, tu dis carrément qu’ils sont à un stade supérieur d’évolution.

Bien sûr. C’est historique. Les hommes ont pissé debout pendant très longtemps, mais aujourd’hui, ils le font tous assis. Ce serait intéressant de savoir quand a eu lieu le changement vraiment.

-Pourquoi tu parles au passé. Les hommes pissent toujours debout.

Mais non. Tous mes potes pissent assis.

-Parce qu’ils prennent leur smartphones avec eux.

Non, même avant. Et c’est normal. C’est préhistorique de pisser debout. D’ailleurs, un jour peut-être Têtard n’aura plus de couches, mais en attendant il lui arrive d’aller au pot chez sa nourrice parce qu’il voit son fils qui est plus grand y aller. Mais il le fait debout. Surement parce que ça l’éclate, qu’il se sent plus grand comme ça, qu’il a l’impression de maîtriser. Mais la vérité, c’est que ça me fait chier. Mon fils est un homme des cavernes. Tous les hommes vont pisser assis, c’est un fait. Tous les urinoirs vont disparaître.

-Bon, tu m’as traumatisé, j’ai l’impression d’être le dernier homme à faire ça debout. Passons. Il y a énormément le mot « chatte » dans ton livre. Ça choque un peu alors que l’équivalent masculin qui serait « bite » ne choquerait pas.

C’est une très bonne question. Ce n’est pas du tout naturel pour moi. Mais je ne trouve pas d’autres mots, tout simplement. « Chatte » me dérange. À l’oral comme à l’écrit, ça me choque. Mais il y a un gros déficit de vocabulaire pour parler du vagin ou de la vulve. Je pense que plein de nanas sont dans mon cas. Comment parler de ton entre-jambe sans être froidement morphologique, sans sombrer dans des mots d’enfant ou sans être vulgaire ? La conclusion, c’est que ce n’est pas naturel de parler de notre organe. Certainement parce que nos mères n’en parlaient pas, du coup, il nous manque des mots. Je me pose systématiquement la question, mais je ne vois que « chatte ». Les mecs, comment vous faîtes quand vous en parlez à vos femmes ou entre vous ?

-Franchement, on a exactement le même problème, sauf dans l’excitation de l’acte sexuel peut-être.

Tu vois, c’est un vrai soucis.

-La conclusion de ton livre est très intéressante et super bien écrite. Quand on a 20 ans, on pense que nos actes vont nous changer. À 30 ans, on réalise que nos actes ne changent que le regard des autres sur nous. En fait, on va mourir en ayant 16 ans.

On a tous entendu des vieux dire « j’ai toujours 20 ans dans ma tête », mais tu crois que ce ne sont que des mots avant de le ressentir. Je l’ai vraiment expérimenté avec la maternité. Le regard des autres changent complètement. Je trouve ça hyper pesant. Les gens pensent que tu es moins cool. Quand je rencontre des jeunes, j’évite de dire que j’ai des enfants, pour ne pas qu’ils pensent que je ne suis plus cool. Même quand tu es enceinte, on attend de toi une manière d’être alors que tu ne changes pas en 6 mois. Sur mon blog, des lecteurs ont pété les plombs le jour où j’ai annoncé ma grossesse, ils se sont sentis trahis.

Galerie
Publié le 24/06/2014