Interview

Jay Bentley

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Bassiste et cofondateur de Bad Religion, Jay Bentley entame avec ses potes une nouvelle tournée européenne. À quelques heures de prendre son avion pour Pragues, il prend le temps de passer une heure avec nous au téléphone. Pour parler de lui, de drogues, de Trump et de son groupe. Ce groupe mythique qui fait le lien entre les deux siècles pour la scène punk. Avec leurs paroles hautement politiques, leur chanteur charismatique professeur de la théorie de l’évolution à la UCLA, leur logo et leur nom porté comme des slogans.

Tu as fêté tes 52 ans le 6 juin dernier. Ça fait quoi d’être un punk quinquagénaire ?
(rire) Oui, c’est tout nouveau pour moi. En fait, avoir 50 ans a légitimé toutes mes colères. Non. C’est très amusant, parce que tu peux dire Fuck off sans avoir l’air d’être un enfant en colère.

On ne s’assagit pas avec le temps ?
Si un peu. Mais les plus gros changements pour moi sont venus vers 40 ans. C’est là que j’ai commencé à avoir vraiment des problèmes avec l’alcool. Du coup, j’ai intégré un programme. Ça fait onze ans que je suis sobre.
En fait, les changements viennent de nos problèmes et pas du tout des réponses que l’on cherche. Les changements te trouvent. Comme les emmerdes.
Mais pour moi, aujourd’hui, c’est tellement agréable de simplement pouvoir apprécier la vie. Avant je buvais, je faisais de la chute libre… Pendant toutes ces années, je n’étais pas cohérent. Là, depuis onze ans, j’apprécie vraiment ce qu’on fait. Je suis enfin pleinement conscient de la joie de faire partie d’un groupe comme Bad Religion. J’aime la vie.

On croirait entendre Jésus.
(rire) J’aime pas comment il a fini.

Il y a deux ans, j’ai vu Nofx en concert à Clermont-Ferrand. Ils étaient complètement pétés sur scène et après le concert, Fat Mike déambulait dans la foule en suppliant pour de la cocaïne. Une semaine après, je vous vois à Lyon et là, c’est le professionnalisme pur.
Chaque groupe a son univers. Nofx, c’est un groupe fun. Moi, je les adore comme ça. Et puis Mike, il est comme ça.
Nous, on a une fixation depuis le début. C’est que notre message passe bien. On veut le livrer comme il faut, donc on ne peut pas être bourré sur scène. On passe trop de temps à travailler les paroles.
Je vais te dire, tu le croiras ou pas, mais Greg (Graffin) a dû boire 20 bières dans toute sa vie. On fait des barbecues depuis des années, et lui, il ne boit pas. Il ne le revendique pas. Il s’en fout, c’est tout. Alors que moi, j’étais du genre à boire toute ce qu’il y avait et puis à aller chez les voisins pour voir s’ils avaient à boire.

Quand vous commencez à jouer, vous avez 15 ans. Vous pensiez durer aussi longtemps ?
Non. On ne pensait même pas quitter le garage de Greg. On a commencé dans son salon. Quand on a migré dans son garage, on pensait que c’était le top. Nos potes venaient nous écouter et c’était super. Qu’est-ce que tu veux de plus ? À un moment, on avait huit chansons et Brett (Gurewitz, guitariste) veut les enregistrer. On pose donc un enregistreur cassette dans le garage, mais le son est pourri. Alors pour avoir un son propre, on va en studio. Et tout a commencé comme ça, juste pour avoir un son propre.

Pourtant dès le début Brett monte Epitaph, votre propre label, qui est un empire aujourd’hui. C’est pour assurer votre indépendance ?
Non. On a essayé de vendre notre cassette à tous les labels. Ils nous ont tous fait la même réponse : « Vous êtes nuls ». Brett a été blessé par ces propos. Profondément. Tellement qu’il a dit, « on va faire nos propres disques ». Brett est allé dans tous les labels pour voir comment ils travaillaient, pour apprendre. On avait 15 ans, on avait aucune idée de ce qu’on allait faire. Les gens nous ont juste dit qu’on ne pouvait pas, alors on a trouvé une solution pour le faire. On ne doit pas fermer les portes aux gens sur le seul critère de ce qui est normal ou non.

Faire quelque chose parce qu’on dit que ce n’est pas possible, c’est ça finalement être punk ?
Quand j’étais gamin, les mecs chantaient au sujet des nanas chaudes et tout. Ce n’était pas mon truc. Par contre, le mec qui gueule Fuck off, ça, ça me parle. Le punk, c’est juste ça.

Le punk a deux patries. L’Angleterre et la Californie. L’Angleterre, on comprend, on voit l’histoire. Mais qu’est-ce qu’il y a de si spécial avec la Californie ?
En 1979, à Los Angeles, j’ai vu les Clash. C’est les mecs les plus punks que je n’ai jamais vu. C’était différent de tout ce qui existait. C’était vibrant.
La Californie, je ne sais pas. C’est surtout Los Angeles. Je pense que la ville avait été noyée par le rock trop longtemps. Le rock à la « regarde, c’est moi qui ait la plus grosse bite ». Le punk est né en réaction à ça.

Les musiques de rébellion, le hip hop, le rock, sont toutes devenues mainstream. Mais le punk jamais.

Les Clash sont un exemple de ce qu’il faut faire. Ils ont eu du succès sans jamais changer. Si le punk n’est jamais devenu mainstream, il est devenu normal dans les années 2000. Plus personne n’en avait peur. Mais on peut toujours trouver d’autres moyen de bouger les gens. Si on ne tente pas de bouger les choses… certains se plaisent dans ce petit train-train du quotidien. Moi, je suis exubérant et j’ai l’impression que ça me rend heureux.

Beaucoup disent que votre dernier album True North ressemble aux premiers. Mais en fait, n’est-ce pas tout simplement que, comme tous les artistes, vous simplifiez de plus en plus votre art ?
Tout à fait. Tout le monde le compare à Against the Grain et No Control, mais c’est ce que nous disait un jour Tom Waits : simplifiez les gars.
En fait, à nos débuts on ne savait pas qu’on pouvait faire des chansons de plus de deux minutes. Donc, on faisait simple. Quand on a pu faire des chansons plus longues, on a fait plus compliqué. Dès que tu as de la liberté, souvent, tu ne peux pas la gérer. Le plus dur, c’est de savoir s’arrêter. Toujours.
Aujourd’hui, on a gardé l’essence. On a viré les adjectifs.

On vous a beaucoup questionné sur votre nom et vous avez toujours dit que vous vouliez juste choquer. Mais tu dois bien avouer qu’il n’a jamais été aussi pertinent.
(souffle de dépit) Je détesterai devoir dire ça. Ça voudrait dire que sur le temps de ma vie, on n’a pas évolué. La religion, c’est cool. Le problème, c’est ce que les gens en font. Si vous faîtes du mal aux autres au nom de votre religion, alors elle perd tout son sens. Ces gens devraient tous aller vivre sur une île. Une île sur le soleil.
On ne vit pas dans un monde de plus en plus violent. Le monde a toujours été comme ça.
Mais là, on est peut-être à un basculement avec les crises économiques, écologiques, théologiques… Et quand tu arrives à un embranchement dans la vie, soit tu baisses les bras, soit tu essaies.

Qu’est-ce que tu penses de la campagne présidentiel américaine ?

C’est une élection américaine. Ça veut tout dire. C’est un spectacle de clown. Trump, Clinton, Sanders… ça ne changera rien. Une fois à la Maison Blanche, avec le Congrès en face et les lobbys, ils changent tous.
Si Trump est élu, on est super baisé, mais si c’est Clinton, on est baisé quand même. Mais je ferai tout pour éviter Trump. Je me souviens trop bien de la sensation de se faire latter les couilles quand Bush a été réélu.
Trump, tout le monde dit que c’est un bon businessman, mais c’est faux. S’il avait vraiment bien géré l’argent que lui a légué son père, ils serait beaucoup plus riche aujourd’hui.
Pour moi, Trump, c’est Kim Kardashian.
Tous les gens qui ont utilisé la bêtise de Bush pour leurs profits, ce sera mille fois pire avec Trump. La solution à tous nos problèmes, c’est l’éducation. Par forcément à l’école. Moi, je n’y suis pas allé. Mais j’ai ouvert des livres. Et j’ai toujours recherché le débat. Il faut arrêter d’aller sur internet pour trouver seulement des gens qui sont d’accord avec vous.
Être dans un groupe de punk ne guérit pas du cancer, mais ça permet de voyager, de rencontrer des gens, de débattre et de transmettre le fruit de nos réflexions. C’est une chance inimaginable.

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Publié le 16/06/2016