Interview

Gaspard Koenig

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Il a une tête de premier de la classe et le CV qui va avec. Des apparences trompeuses. Gaspard Koenig est en fait un révolutionnaire. Un sacré punk même. Il faut bien ça pour tenter de réhabiliter le libéralisme en France et d’expliquer que c’est l’avenir de la démocratie. Ou plutôt, sa fondation.
À la tête de son think-tank, dans ses livres, dans les journaux, dans ses cours… partout où il parle, Gaspard Koenig apporte une parole originale. Et construite.
Suffisamment pour qu’on veuille lui poser quelques questions.

Quelle est la différence entre un libertarien, un anarchiste et un libéral ?
Ah. Il y a 15.000 définitions du libéralisme.
En gros, le libertarien refuse tout rôle de l’État. Même la loi est privatisée. Il faut lire Murray Rothbard sur ce sujet.
La seule différence avec l’anarchiste, c’est la propriété privée. La propriété privée pour le libertarien, c’est la base. C’est ce qui définit le mouvement. L’anarchiste est plus dans le partage.
Le libéralisme n’a rien à voir. L’État moderne est fondé sur le libéralisme. La valeur suprème, c’est l’individu. Les seules personnes qui ne sont pas libérales, ce sont celles qui pensent que l’individu doit se soumettre au groupe, qu’il est moins important que le groupe.

Le libéralisme est mal perçu en France. Parce qu’il est mal connu ?
Oui. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Dans les romans de Stendhal, il désigne les rebelles. Jusqu’à l’entre-deux guerre, il y avait un consensus chez les politiques. Jaurès, Blum, les radicaux, tous se revendiquaient du libéralisme. Tout a basculé en octobre 1940 lors d’un discours de Pétain dans lequel il explique que le libéralisme est la base de tous les maux de la France. Une idée reprise par de Gaulle et dont on n’est jamais vraiment sorti.
Au point, et c’est vraiment dingue, qu’aujourd’hui on a éliminé le libéralisme du champ des études. À part dans mes cours à Sciences Po.

Notre époque tend vers une infantilisation de plus en plus prononcée de l’individu par l’administration et le juridique. Que faire pour en sortir ?
Tout à fait. Il y a les nouvelles technologies qui tendent à libérer les individus. Les nouveaux outils permettent de faire ses propres choix. Dans l’inconfort actuel vis-à-vis de la politique, je perçois de plus en plus de libéral.

Mais la Vème République avec son système présidentiel, une figure quasiment paternelle, n’est pas du tout adaptée au libéralisme.
Exactement. C’est infernal. Je déteste ça. La Vème République était cohérente en 1958 parce que le président était élu par les Chambres. Mais quand de Gaulle impose l’élection du président au suffrage universel en 1962, c’est presque un coup d’État. Élire l’exécutif est absurde en soi. Avoir un homme avec un programme approuvé par à peine 50 % de la population et qui l’impose au pays, ça n’a pas de sens. La population et ses opinions sont beaucoup plus nuancées que ça. Le président doit un être un symbole, comme en Allemagne. Et les parlements, plus représentatifs, doivent reprendre du pouvoir.
Qui plus est, ce système oblige tous les politiques à choisir un camp. Et après à suivre la ligne de leur camp. Sans nuance.
Et quand on y pense, le fait même que le président nomme le Premier ministre, c’est dingue.

Mais est-ce que le problème n’est pas plus profond ? Est-ce que les citoyens ne sont pas contents de ne pas avoir trop de libertés et donc trop de responsabilités ?

C’est un cercle vicieux. C’est exactement ce que craignait Tocqueville. Si on choisit pour eux, les individus finissent forcément par se glisser dans les chaussons de la politique.
Ce problème touche à tous les domaines. Par exemple, la liberté d’expression. On a travaillé à Génération Libre sur un programme « laissons parler les imbéciles ». Il faut qu’une idée soit exprimée pour être combattue. La loi Pleven (incitation à la haine raciale, ndlr) doit être abolie. C’est une idée auquel même la Licra réfléchit en interne.
J’ai été invité à manger par des groupuscules à la droite de l’extrême droite. Des gens qui pensent sincèrement, avec des arguments réfléchis, qu’il y a une hiérarchie des races. On a pu échanger. Et qui sait ? J’ai pu, peut-être, en convaincre.

On a l’impression que la nouvelle génération a compris que le changement viendra par le bas et non par le haut.
C’est pour ça qu’on a créé Génération Libre. Mais la jeunesse est très diverse. Il y a aussi une jeunesse de la Manif pour tous. On se rapproche un peu de Nuit debout, mais ils tendent tout de même vers le collectivisme. En fait, il manque une offre libérale pour les jeunes. Il ne faut pas oublier que la catégorie d’âge qui vote le plus pour le FN, ce sont les jeunes.

Vous avez dit dans Libération que la fin du protectionnisme pouvait être une arme efficace contre le FN ?
On a analysé le programme du FN avec des économistes. On l’a réfuté. Leur programme est de gauche sur l’économie et du côté du CNR (Conseil national de la Résistance) sur la planification industrielle, sur la reprise en main de la société par un État tout puissant.

Dans tous les domaines de la société, on tend vers une disparition des intermédiaires. Comment est-ce applicable en politique ?
Beaucoup de gens y réfléchissent actuellement. Les autorités elles-mêmes s’en rendent compte, avec de plus en plus de budgets participatifs dans les communes, par exemple. Les gens ne supportent plus l’idée d’élire quelqu’un et qu’après il fasse ce qu’il veut pendant cinq ans. Alors qu’aujourd’hui, tout le monde choisit ce qu’il veut à la seconde. Il y a un rapport de Claude Bartolone, sorti il y a six mois, qui pointe exactement ça, mais qui ne parle pas du tout du numérique. Alors que la solution passera par là.

Vous êtes un enfant de la littérature (il est le fils de Jean-Louis Hue, ancien directeur de la rédaction du Magazine littéraire, et de la critique littéraire Anne-Marie Koenig, ndlr). Quels livres nous conseillez-vous pour comprendre notre époque ?
J’ai une tendance naturelle à aller vers les classiques. Mais sinon, il faut lire Niall Ferguson, un historien britannique. Deleuze, c’est une super grille de lecture pour la philosophie post-moderne. Sur le plan des rivalités générationnelles, il faut lire Destin des générations, de Louis Chauvel.
Ah oui, et la Fable des abeilles, de Bernard Mandeville.
Sinon, le petit livre qui résume le mieux ma pensée, c’est Le Grand méchant marché, d’Augustin Landier.

Les politiques manquent-ils de philosophie ?
Complètement. Ils ne savent plus d’où ils viennent. Ils emploient des termes qu’ils ne comprennent plus. Ils ont le nez dans la technique. Relisez les discours du XIXème siècle, ils sont remplis de références. Cette perte de profondeur philosophique, historique et théorique, c’est dramatique. Cela empêche d’avoir un projet.
Jusqu’à Mitterrand, ça allait encore, malgré les voltes-faces.

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Publié le 28/04/2016