Interview

Franck Annese

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Il est la preuve que le papier n’est pas mort. La preuve qu’en mettant de la qualité dessus, les gens l’achètent toujours. Pourtant, avec sa dégaine que certains qualifieraient de hipster (mais ses proches assurent qu’ils ne l’ont jamais vu prendre en photo son assiette), mais qui tient plus de l’authentique jeune qui a grandi dans les 90’s, Franck Annese ne paye pas de mine, et il est peu de dire qu’à ses début, peu de professionnel le prenait au sérieux.
Pourtant, dix ans plus tard, les faits sont là. So Film, Pédale, Doolittle cartonnent. Mais surtout, So Foot s’échange comme un clin d’œil entre amoureux du ballon rond. Entre lecteurs de So Foot, on le sait, on aime le même foot. L’homme a même créé un label musical, Vietnam, sans parler se ses écritures de film et son boulot d’auteurs pour Le Grand Journal.
Il n’a pas 40 ans, et déjà nous pourrions l’interviewer pour son passé, mais non. En mars 2015, So Press lance Society, magazine de société paraissant tous les quinze jours et dont tous les grands médias parlent depuis des semaines.
Nous l’avions interviewé déjà pour le lancement de So Film et pour son label et pour son expertise plusieurs fois, mais cette fois, nous voilà impressionnés devant la stature.

Salut Franck, est-ce qu’on doit t’appeler Rupert Murdoch maintenant ?

Ah ah, non. Le mec n’a plus de dents et la vue basse, essaie de rester courtois s’il te plaît. Plus sérieusement, je n’aurais jamais le millième de ce que Murdoch a. Et puis, malgré tout, c’est un mec qui a hérité d’un empire de presse. Qu’il a largement fait fructifier, il faut reconnaître, mais disons que le point de départ et le point d’arrivée sont assez opposés, finalement.

Tout le monde dit que la presse meurt. Tu peux révéler ton secret ou pas?

Ce n’est pas un secret : on travaille beaucoup. Il faut quand même remettre les choses à plat : d’abord, on n’a rien réussi d’incroyable, j’ai l’impression quand je lis les papiers d’être le dernier mec qui va sauver la presse, hey ho, calmos. Je suis un type qui fait des magazines avec ses potes pour se marrer. Il se trouve qu’on en vit, ce qui est déjà très bien, mais on n’a pas créé un empire médiatique, non plus. On fait notre petite tambouille, avec notre façon de voir à nous. Et cette façon de voir repose sur deux piliers principaux : le travail, et le collectif.

Lors de notre dernière interview, tu avais expliquer un fonctionnement, où l’argent allait dans le reportage avant la poche du journaliste. Ce sera le cas aussi avec Society ?

C’est un poil plus compliqué que ça en vérité. Il n’y a pas un « choix » qui est fait entre le salaire du journaliste et les coûts d’un reportage. Il se trouve qu’on a un mode de fonctionnement assez collectif où le principe est que l’écart-type entre le salaire le plus haut et le salaire le plus bas est plus faible qu’ailleurs, et on est tous d’accord pour dire qu’il faut qu’on se donne les moyens de faire les reportages qui nous semblent importants de faire. Donc on met les moyens. Mais l’idée n’est pas non plus que les journalistes crèvent la dalle. À la limite, on pourrait dire que l’argent va dans les reportages plutôt que dans la poche des actionnaires puisqu’en douze ans, on n’a jamais versé de dividendes, on réinvestit tout ce qu’on gagne dans nos magazines, ça c’est une réalité. L’objectif global c’est : notre savoir-faire c’est de raconter des histoires, mettons tout en œuvre pour qu’on puisse le faire le mieux possible. Et si on le fait bien, il y a une chance que nos magazines se vendent, et qu’on puisse continuer.

La plupart de tes troupes ne sont pas issues des écoles de journalisme. Toi aussi tu penses que la normalisation a tué la saveur de la presse ?

Je n’ai pas un avis définitif là-dessus, je ne connais pas les écoles de journalisme, je n’en ai pas fait, donc c’est difficile de porter un jugement sur l’enseignement qui y est pratiqué. Il y a beaucoup de supers journalistes qui sortent d’école de journalisme donc il doit bien y en avoir qui prodiguent un enseignement de qualité. Ce qui est vrai c’est que le diplôme ou le CV n’est pas un argument de recrutement pour moi. Je m’attache plus à l’humain et au feeling. Si on s’apprivoise et qu’on s’entend bien, on fera de grandes choses ensemble ; si au contraire, on ne s’encadre pas, même s’il y a du talent, on va aller dans le mur. Depuis tout ce temps, on fonctionne toujours pareil, une sorte de « sélection naturelle ». Ca peut faire un peu flipper comme expression, mais c’est pourtant à ça que ça ressemble : un nouveau ou une nouvelle arrive. Si il ou elle se sent bien et si la meute l’accepte, alors il ou elle reste. Sinon, tant pis, parfois certains ne restent pas, mais je ne leur en veux pas, c’est qu’ils ne se sentaient pas à l’aise dans notre mode de fonctionnement, ou qu’ils ont trouvé mieux ailleurs, ça ne nous pose aucun problème. On a toujours dit que la porte était ouverte dans les deux sens. Parfois, certains se plaisent aussi, mais ont des opportunités qu’ils ne peuvent pas refuser ailleurs, alors ils partent. L’une de mes fiertés, c’est que souvent, ils reviennent après quelques années, et ils sont riches de ce qu’ils ont appris « dans le monde extérieur », et c’est super, ah ah.

Justement, cette diversité des origines paraissait légitime sur des sujets plus légers comme le foot, le ciné, le vélo ou les enfants, mais les faits de société, tu vas te prendre une partie de la profession sur la gueule.

Je crois que « journaliste », c’est un peu plus qu’un diplôme. C’est une vocation. Une vision, une envie. Je crois qu’on a chez nous certains des meilleurs journalistes français actuels. Ils sont donc capables de parler de foot, de cinéma, de kids ou de politique sans aucun souci. On ne se force jamais à traiter tel ou tel sujet et je n’oblige jamais les journalistes à écrire tel ou tel papier. On ne parle que de ce qui nous intéresse, cela évite pas mal d’incompétence. À partir du moment où tu as envie de parler d’un sujet, généralement, tu le fais bien. En tout cas, c’est comme ça que je vois les choses.

Ta référence en magazine de société, c’est quoi ?

Il y en a plein qui sont très bien. Mais aucun que j’ai envie de reproduire réellement. La grande période d’Actuel c’était quelque chose, personne ne peut dire le contraire, un ouragan le truc, Vanity Fair US, tu en penses ce que tu en veux, les mecs sont balèzes, et il y en a plein comme ça, etc. Nous ça sera différent. Ça sera « nous ».

Je suis un grand fan de So Foot et So Film, et je trouve que l’une des grandes forces, ce sont les interviews, parmi les meilleurs de toute la presse. Tu en prévois toujours autant dans Society ?

Merci, c’est gentil ! Oui, on adore faire de longs entretiens, donc il y en aura aussi dans Society. C’est super d’écouter parler les gens…

Finalement, tous les titres annoncent que leur bourreau s’appelle internet. Mais tu prouves qu’ils meurent parce qu’ils n’ont pas intégrer ce qui pourrait être le leitmotiv de toute une génération : faire avec sérieux, mais sans se prendre au sérieux.

Je ne vais pas donner de leçons, je ne suis pas à l’intérieur des magazines qui sont en difficulté donc je ne saurai dire s’ils ne vont pas bien parce qu’ils n’ont pas assez de distance par rapport à ce qu’ils font. En revanche, une chose est sûre : on est juste une bande de gogols qui a longtemps été dans un parking, et qui prend du plaisir à faire ce qu’elle fait. On ne sauve pas des vies, on ne change pas vraiment le monde. Mais on s’amuse, et on prend du plaisir en étant exigeant dans ce qu’on fait, mais en n’oubliant jamais qu’on n’est pas des héros. Quand on fait un film ou un disque, c’est pareil, on donne tout ce qu’on a pour ne rien avoir à regretter. Mais ce ne sont jamais que des films, des disques, ou des magazines. C’est aussi pour ça que ça serait vraiment trop con de les bâcler…

D’ailleurs tu ressembles à beaucoup de gens doués de notre génération qui refusent de bosser comme des cons et qui en faisant seulement ce qu’ils aiment, finissent par bosser trois fois plus. Tu n’as pas peur de l’ulcère ?

Je vais pas commencer à dire merci à chaque compliment, ça va finir par être louche… Pour le travail, comme je te le disais, c’est pas un truc qui nous fait peur. On y prend du plaisir. Ca fait mal un ulcère ?

Est-ce que tu reçois des agressions des concurrents ?

Non, au contraire. Les « concurrents » sont plutôt sympas avec nous, ils parlent tous de nous, et je les en remercie, c’est très flatteur.

Il y a aussi la musique. Et tu nous avais parlé de projet ciné, où en es-tu ?

On sort trois disques sur Vietnam cette année : un nouvel album de H-BURNS, qui s’intitule Night Moves, et qui sortira le 26 janvier. Toute la presse a l’air unanime pour dire que c’est un grand disque, donc c’est chouette. On l’a enregistré l’année dernière à Los Angeles, chez Rob Schnapf, le producteur qui a fait les disques d’Elliott Smith et les meilleurs albums de Beck. On est très fiers du résultat. Ensuite, on sortira un disque d’une nouvelle signature : 51 Black Super. Une sorte de power pop garage très années 90’, et enfin l’album hyper beau et classieux de Pharaon De Winter, encore une nouvelle signature. En français cette fois. Des textes géniaux, et des supers mélodies. Ca sortira en septembre. Pour le cinéma, on espère tourner Les Noces, le premier film de Sophie Lévy cette année. Il nous manque encore deux trois pièces du puzzle… Et on va développer plusieurs autres projets de longs aussi. On produit aussi des documentaires à présent, le premier sera diffusé sur France 4, ça s’appelle Shake This Out, sous titré « une histoire moderne de la salutation ». Un documentaire super sur des poignées de main, c’est vachement bien.

Et ton prochain projet presse ? Tu nous avais dit que mag sur la télé fonctionnerait forcément, ce pourrait être un projet ?

Pour l’instant, pas de projet presse supplémentaire, on a assez de magazines comme ça et on fait des magazines suivant les envies, or pour l’instant on est comblés avec Society, So Foot, So Film, So Foot Junior, Pédale et Doolittle

Ton wikipedia dit que tu supportes le FCNA. Sincèrement, cette année, avec l’interdiction de recruter et la perte de Djordjevic, c’est la plus belle année depuis les Loko, Karembeu, Pedros, Ouedec…

Ah ah ouais, même si je suis beaucoup moins supporter qu’à une époque. Je n’ai jamais été un grand fan de Kita, donc ce FCNA là ne me parle pas beaucoup. Même si je leur souhaite le meilleur, je ne vais plus au stade, et je ne regarde plus les matchs. Les amoureux déçus, tu sais comment c’est…

Tu es aussi auteur pour le Grand Journal. C’est quoi le souci avec l’émission selon toi ?

Je ne suis plus auteur pour le Grand Journal, donc je ne vais pas pouvoir te répondre : cette année, je ne pouvais pas faire à la fois de la télé quotidiennement et bosser sur un lancement de magazine, ce n’était pas jouable.

Sinon, il paraît que la mode des hipster est terminée. Tu n’as pas envie de raser la barbe et de laisser tomber la casquette camionneur ? Ça permettrait au moins de voir les intros des articles qui te sont consacrés, changer un peu, à commencer par la notre.

Ah ah ah ! J’ai une barbe depuis bien longtemps, très longtemps avant la mode hipster et j’ai porté une casquette très longtemps avant aussi. La barbe, je la rase de temps en temps, mais jamais à blanc, je crois que je n’ai pas été rasé à blanc depuis quinze ans, et la casquette je l’enlève assez souvent en fait, mais quand je dois poser pour une photo, je préfère l’avoir sur la tête, je ne suis pas très fan de mes cheveux, ce qui est assez triste quand on a une maman coiffeuse…

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Publié le 05/01/2015