Interview

Edwy Plenel

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Il y a quelques années, il quitte Le Monde dans un tourbillon sibyllin. on l’attendait partout, mais il s’installe sur internet, à une époque où l’on croyait cela impossible, où l’on avait déjà gravé la stèle du journalisme sur l’autel de la multitude des blogueurs. Mais internet restera le cénotaphe du journalisme.
Edwy Plenel est devenu, avec le travail de son équipe à Médiapart, l’icône du journalisme. Du bon journalisme. Celui qui fait tomber les têtes, va au bout des enquêtes et n’oublie pas d’ouvrir les horizons. Un journaliste engagé, qui réussit à rester objectif sans sombrer dans la neutralité.
Et le qualificatif icône n’est pas trop fort. Les yeux plissés qui vous percent, la voix posée qui vous hypnotise et la moustache paternelle.
En passe de devenir le thuriféraire d’une génération en attente de leader. S’appuyant lui-même sur Stéphane Hessel dans son dernier livre Dire Non, il semble reprendre le flambeau de l’ancien résistant qui a inspiré un mouvement timoré mais mondial.
La rencontre restera purement professionnelle. Pas de débordement, pas d’ironie, pas de place pour les marges. Rencontre avec un grand cerveau.

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-Vous démontez souvent les arguments du Front National, mais c’est un raisonnement qui s’adresse aux dirigeants du FN. Ses électeurs sont englués dans les sophismes et il n’y a rien de plus compliqué que de défaire un sophisme.

-Je m’adresse à tout le monde, quelque soit son bulletin de vote.
En ce qui concerne le raccourci du bouc-émissaire, ce n’est pas un raisonnement qu’il faut opposer, c’est une dynamique. Ce n’est pas par l’argumentation que l’on prouve que l’humanité ne peut pas se retourner sur elle-même.
Il faut proposer un autre agenda.
L’erreur depuis 30 ans, c’est de penser que l’extrême droite pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses. Le Front National est une vieille famille et la droite a ouvert grand les portes à cette idéologie.
Est-ce que les questions soulevées par l’extrême droite, et prises à bras le corps par la droite, est-ce que ces questions ont résolu le chômage, la crise, le malaise social ? Non. Notre démocratie est fondée sur une constitution qui dit ne pas faire de distinction d’origine, de race, de religion. La loi de 1905 a pour but l’entente entre catholiques et protestants. La fin de l’esclavage. Nous sommes construits là-dessus.
Je ne cherche pas à convaincre, je construits une autre dynamique.

-Et vous précisez, dans votre livre, que c’est d’autant plus dangereux que nous sommes dans une période d’entre-deux.

-Oui. Une époque est morte. Et une autre va naître. Mais nous sommes entre les deux, et c’est dans ces moments qu’il faut absolument tirer vers le haut.
La pire dérive de l’humanité est de croire que l’autre est la cause de nos soucis. C’est une histoire infinie. Alors que l’autre est toujours fantasmé. C’est la base de l’antisémitisme, on a fantasmé les juifs sur l’argent, sur les complots… Aujourd’hui, il en va de même avec les musulmans.
Il faut des idéaux supérieurs. Il faut écouter notre histoire. Le problème, ce n’est pas le FN. Ces idées là prennent droit de cité seulement par le renoncement de la gauche et de la droite.

-Vous citez cette superbe phrase dans votre livre : « l’indifférence est le poids mort de l’histoire« . C’est aussi un peu le fameux, « je me révolte donc nous sommes » de Camus.

-C’est ça. On dit « non » d’abord. On invente ensuite collectivement un « oui ».
Aujourd’hui, on cherche à sortir des programmes clé-en-main, on se fait croire à nous-mêmes que tout peut être écrit à l’avance, que l’homme providentiel existe.

-Est-ce que les outils politiques actuels sont adaptés à cette période d’entre-deux dont vous parlez ?

-Non, les outils de la Vème République ne sont pas adaptés. Je ne vais pas entrer dans les détails d’une VIème, mais pour le moment, nous avons une illusion de stabilité qui dévitalise.
Nous sommes à un âge préhistorique de la démocratie. Toutes les élections dépendent et découlent des présidentielles qui créent des blocs.
La démocratie, ce n’est pas le scrutin. La démocratie, c’est inventer des modes participatifs. C’est inventer tout court. Il faut lire l’excellent Contre les élections, de David Van Reybrouck.
On peut même croire au tirage au sort. Après tout, nous l’utilisons dans les tribunaux, nous faisons confiance aux jurées populaires. On doit inventer.

-N’est-ce pas un phénomène qui se déroule en ce moment ? On parle de l’abstention, mais les mouvements populaires (Indignés, Occupy, ce que fait Pierre Rabhi…) existent et ont de la vitalité.

-Beaucoup de choses se passent. Il y a une vitalité profonde.
Il faut comprendre que derrière l’argument du bouc-émissaire, il y a d’abord une détestation de la France telle qu’elle est actuellement.
Mais tous ces engagements ne cristallisent pas, alors que nous sommes lancés dans une course de vitesse.
Ces initiatives, chacun dans son coin, apportent une lassitude. L’abstention. Tout ça laisse un espace pour de mauvaises choses.
C’est cette lassitude qui a permis au National Socialisme de prendre le pouvoir en Allemagne dans les années 30. Personne ne pensait, alors, que le programme d’Hitler fut applicable. Mais il leurs manquait une alternative. Il nous manque également une alternative.
Les hommes et femmes au pouvoir sont appelés à se dépasser. Il y a une dynamique de longue durée, et elle est portée par le FN.

-Vous ne faîtes donc pas partie de ces gens qui pensent qu’il faudrait laisser le FN prendre le pouvoir pour qu’il s’écroule de lui-même ?

-Ces gens là pensent que l’histoire est écrite à l’avance. Elle ne l’est jamais. Ces gens sont des apprentis sorciers. L’histoire n’est pas linéaire.
L’Europe le sait. C’est l’Europe qui a inventé le crime contre l’humanité. Nous savons que la barbarie peut surgir au cœur de la civilisation.
C’est un raisonnement pour se rassurer à peu de frais. Le pire n’est jamais sur, mais il faut être conscient qu’il est possible.

-Quand on voit le retour de Nicolas Sarkozy. Ou il y a quelques années, les États-Unis avouer qu’ils bluffaient concernant les Armes de Destruction Massive en Irak, sans déclencher de révolution. Ne pensez-vous pas qu’il y a une forme de résignation chez les citoyens ?

-Je ne crois pas. La politique n’aime pas le vide, c’est tout. Vous parlez des États-Unis, c’est une démocratie qui a connu un grand sursaut. C’est un pays qui peut faire de grandes fautes, mais qui s’assure des rebonds. Entre autre, grâce à la presse. En soulevant les mensonges, en les prouvant, de façon documentée, la presse a suscité une prise de conscience.
Les États-Unis n’attendent pas des années, comme en France, où on prétend encore que les tortures pendant la période coloniale étaient une bonne chose. Les États-Unis assument leur histoire.
Il ne faut pas oublier, par exemple, qu’Obama était un outsider. On ne verrait pas cela en France.
Le système démocratique français est un système de basse intensité. Ce système présidentiel est un bonapartisme, un césarisme.
Les carrières politiques sont interminables. Dans une démocratie normale, Nicolas Sarkozy serait passé à autre chose après sa défaite, il n’essaierait pas de revenir. Et encore moins de se faire élire pour se sauver des juges. Dans une démocratie normale, un pouvoir qui reçoit une sanction dans les urnes à la mi-mandat devrait voir les choses changer.
Nous sommes une démocratie sans respiration. C’est ce qui produit le FN. Mais le premier parti de France, c’est l’abstention.

-Avec votre passé trotskiste, comment jugez-vous l’extrême gauche ? On a l’impression que des figures comme Alain Badiou ou Slavoj Zizek représentent mieux ces idées que les partis politiques.

-Quand je parle de gauche ou de droite, je parle au pluriel. Toutes les gauches, toutes les droites, doivent se remettre en question. Personne ne peut s’innocenter. La gauche radicale doit s’interroger autant que le PS.
Dans d’autres pays d’Europe plus durement touchés par la crise, les urnes ont fait émerger des alternatives. C’est le cas de Podemos en Espagne ou SYRIZA en Grèce.
La droite, en s’extrémisant, s’est auto-brutalisée. Et le PS rend le peuple socialiste neurasthénique, déprime sa propre diversité électorale. Pourquoi à votre avis les vitupérations de Mélanchon ne permettent pas de créer d’alternatives ?

-Mais vous l’avez dit, la France est frappée moins durement par la crise. N’est-ce pas dans la nature même de l’homme de ne réagir que dos au mur ?

-C’est encore l’idée d’une histoire écrite. La question centrale, c’est celle de la culture démocratique. Et en France, la culture démocratique est faible.

-J’ai toujours eu l’impression de plus apprendre sur l’homme et la politique en lisant le Mythe de Sisyphe par exemple, qu’en lisant Le Monde tous les jours. Vous-même, dans votre livre, citez plus de poètes et d’artistes que de personnalités politiques. Y a-t-il des livres indispensables à lire, selon vous, pour nourrir cette culture démocratique ?

-Je ne vais pas vous dresser une biblio ici. Mais la politique c’est l’affrontement de deux imaginaires. Il faut donc des forces mentales qui nous élèvent. Nous sommes des êtres pensants donc la poétique c’est de la politique.
C’est justement un système faiblement démocratique qui donne naissance à des personnalités politiques comme nous avons, qui n’écrivent pas leurs discours. Qui n’écrivent pas leurs livres. Qui n’ont pas d’imagination.
C’était différent pendant la Ière République. La IIème avait Lamartine et Hugo. La IIIème a nourri Mitterrand et de Gaulle. Ils aimaient profondément les arts. Clemenceau était l’ami de Monet, il a même écrit un livre sur ses peintures. Jaurès était un authentique prof de philo. Aristide Briand avait pour bras droit Marie-René-Auguste-Alexis Lege, plus connu sous son nom de poète, Saint-John Perse.
Aujourd’hui, sortant de leur école, ils croient qu’ils n’ont plus besoin d’apprendre, qu’ils savent pour l’éternité. C’est l’inverse de la vie humaine. Ça nous donne ce personnel politique au langage tellement pauvre.

-Vous parlez d’un phénomène non-dit, de fond. Mais sous le mandat Sarkozy, il y a eu l’affaire de la Princesse de Clèves, ou le fameux Zadig et Voltaire de Lefebvre. Quand les choses sont dîtes, c’est encore autre chose.

-Vous avez raison. Mais ce n’est pas propre à ce mandat.

-On dit Hollande intelligent et cultivé. Pendant longtemps, il a écrit lui-même ses discours.

-C’est un mystère pour moi. Il y a le Hollande d’avant 2012 et celui d’après. On juge sur les faits, aux actes. Et aujourd’hui, François Hollande met les intermittents dans la rue. Ils sont la base de notre spécificité française.

-Parlons un peu de vous, si vous voulez bien. Vous avez passé les quinze premières années de votre vie entre la Martinique et Alger. Vivre à Paris doit être dur pour vous ?

-Je suis arrivé en France à 18 ans, je ne pensais pas vivre à Paris. Je suis venu finir mes études commencées en Martinique. C’était dans le contexte de l’après 68. Mais c’est comme ça. La vie est un chemin qui se fait en marchant. Je ne pensais pas vivre en France, je me voyais sous d’autres horizons. Et puis, il y a eu la politique, l’amour, la profession.

-« La vie est un chemin qui se fait en marchant« , c’est beau.

-Ce n’est pas de moi, c’est une citation d’un poème d’Antonio Machado, un poète espagnol.

-Je dois vous avouer que votre visage m’a toujours fasciné. Vous avez un regard de star américaine et une moustache bien française. Une ambivalence fascinante.

-(rires) Je ne sais pas ce que c’est que des yeux de star américaine. Mais la moustache, c’est bien. Quand j’arrêterai, je la raserai et plus personne ne me reconnaitra.

-Je vois un parallèle entre vous et Camus. La profession, l’enfance hors de métropole, l’amour de la vérité, ce visage ambivalent (Camus disait lui-même être un mélange entre Bogart et Fernandel) et surtout, le mythe fondateur de l’engagement du père.

-Camus est une figure du journalisme. Mais la comparaison a ses limites. Camus est l’auteur français le plus lu à l’étranger pour sa littérature, pas pour son journalisme.
Mais Camus m’accompagne de façon intime. Pour moi, c’est d’abord Noces et L’Été qui chantent la joie presque physique de l’Algérie. Je suis uni d’ailleurs avec lui par la ville de Tipaza en Algérie. Nous étions les premiers Européens à s’y installer. Le hasard va même plus loin. J’ai un pied dans le Languedoc, à Pezenas. C’est la ville d’Edmond Charlot, l’éditeur des premiers écrits de Camus.
Mais j’aime Sartre aussi. Comme je pense que Jaurès avait raison en 14, et même si Charles Péguy voulait l’envoyer à la guillotine, tout n’est pas à jeter chez lui.
C’est ce que j’aime chez ces auteurs. On ne peut pas les réduire à une seule idée, à une seule appartenance. Ils font le mouvement.

-Si vous pouviez interviewer une personne, vivante ou morte ?

-Sophocle. Il aimait la tyrannie et la tragédie. Ce n’était pas un intellectuel. Il est mort très vieux en vivant dans la cité. Dans la vie de la cité.

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Publié le 10/06/2014