Interview

Cyrille Eldin

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C’est un trublion. Et jamais ce terme n’a été aussi bien porté depuis qu’Anatole France l’a créé. Une épine dans le pied de nos dirigeants.
Cyrille Eldin est avant tout composé de légèreté. De ceux qui savent qu’il faut de la légèreté pour prendre de la hauteur. Car, comme les sages, Eldin met en perspective. Relativise. En fait, pour un comédien, il commet le crime de lèse-majesté. Il tue la fiction et rappelle aux spectateurs qu’ils se trouvent dans un théâtre. Ils rappellent aussi qu’à trop prendre les hommes politiques au sérieux, ils finissent par penser qu’on les croit.
« J’avais peur de crier trop fort et d’abîmer la poésie si j’avais dit la vérité ». Cyrille Eldin contredit André Gide. Il ne crie pas, dit la vérité et abîme le théâtre. Et sort l’un des meilleurs livres politique de ces dernières années.
On décide donc de l’appeler. Pour discuter avec un homme qui semble avoir compris que le sourire est le chemin de la vérité. Et savoir si Cyrille Eldin est aussi sympathique qu’il en a l’air. La réponse est non. Il l’est beaucoup plus encore.
Il décroche en vacances. Au camping. Oui, au camping. « Le camping, c’est le vrai esprit Canal ». Et aussi une vraie façon de sortir du système, de se mettre en marge. « Laisse tomber la révolution, viens au camping » (slogan libre de droit, devenu un cri de guerre chez Apar depuis).
Entre son chien (« un bâtard croisé chihuahua et Saint-Bernard. Le père était un chihuahua avec un escabeau »), son chat et ses enfants.  » D’ailleurs, je suis à la recherche d’une tong de mon fils depuis le premier jour ici ».
Son attaché de presse nous avait demandé de faire l’interview en 20 minutes. 20 minutes, c’est le temps qu’il nous aura fallu pour poser notre première question.

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Dans la chronique qu’on a faite de ton livre, on disait qu’il aurait pu s’appeler Humain, trop humain. Ça te va ?
C’est très flatteur d’être comparé à Nietzsche. En fait, c’est justement un soucis. Je ne voulais pas écrire parce que je suis trop marqué par les grands auteurs. Desproges, Nietzsche, Schopenhauer, Céline… Je suis trop marqué par leur style. Comment tu peux écrire derrière eux ? Mais l’éditrice ne m’a pas lâché. Je faisais de faux dossiers, pour faire croire que j’avançais.
Je suis acteur. Et quand tu es acteur, on ne te dit jamais en face que tu es mauvais. Alors qu’écrire, c’est mettre ta peau sur la table. Même à la télé, on est protégé par le montage. Mais finalement, je voulais dire aux gens que ces hommes et femmes politiques ne correspondent pas à leur image. Il faut être plus dans l’humain que dans la fonction. Tu vois, François Hollande, je le suis depuis tellement longtemps, c’est presque un pote. Mais aujourd’hui, je ne dois plus l’appeler François, mais Monsieur Le Président. C’est la lourdeur républicaine.

Tu dis souvent dans ce livre qu’ils sont incompétents quand même ?
Le problème ce n’est pas eux. Ils ne peuvent rien faire à cause du système politique. Ils sont prisonniers de leur image, de la com’, de leurs mandats. Je les vois changer leurs vestes tous les 8 jours. Les seuls qui sont vraiment compétents, ce sont ceux qui ne sont plus là (comme VGE, j’en parle dans le livre), ou alors ceux qui ne sont pas encore là, des conseillers que j’entends avec des solutions mais qui ne briguent aucun mandat.

Tu ne juges jamais, dans le livre, les gens eux-mêmes, mais la relation que tu as avec eux. Et finalement, c’est ce que font tous les journalistes sans le dire.
Si ce livre a pu apporter cette lucidité, tant mieux. Evidemment. Je le constate régulièrement. Les journalistes sont complices, connivents. La soi-disant neutralité des journalistes, elle est théorique, mais elle est surtout hypocrite.

Dès qu’on parle normalement avec les politiques, qu’on déconne avec eux, on a l’impression qu’ils le vivent comme une respiration. La fonction les pèse ?
Oui. C’est paradoxal. On va vers ce qui nous rend malheureux. Ils sont dans un système de quête de pouvoir, mais ça les bouffe. Ça ne les rend pas heureux. C’est ce que disait Céline. « Ce monde est paranoïaque. Il a la folie présomptueuse« . Sarkozy par exemple, il est beaucoup plus beauf que ce qu’on croit. Mais en même temps, il est aussi beaucoup plus brillant.
Aubry, c’est ma copine. Mais si je la fâche, elle ne sera plus mon amie.

Quel est l’effet du pouvoir sur les gens ? Tu en as vu grimper l’échelle du pouvoir, barreau par barreau.
Chacun vit son truc différemment. Mais forcément, ça bouscule. Ils sont souvent l’inverse de l’image qu’on s’en fait. Chez Hollande, par exemple, j’étais frappé par son obsession de ne pas changer, de rester normal. Mais en même temps… ben, ça en jette quand même d’être président.
En fait, ils ne changent pas quand ils ont le pouvoir, parce qu’ils sont prisonniers de leur image. Ils sont dans le contrôle. Ceux qui changent, c’est ceux qui sont en quête de pouvoir.

Ce sont aussi des acteurs, comme toi ?
Bien sûr. Schopenhauer disait « que nul ne se plaigne de la bassesse, c’est la puissance quoi qu’on vous dise« . Marine Le Pen a du lire cette phrase en boucle. Mais oui, c’est une grande pièce de théâtre.

Tu dis qu’on peut mesurer la taille de l’ego à la taille du service d’ordre.
Mais tout est fait pour leur faire quitter terre. C’est le protocole, c’est lourd. L’Orient s’oriente, l’occident s’oxyde. Ils ne sont pas heureux. Ils sont tourmentés. C’est un livre sur l’ego. L’ego, c’est une question qui m’obsède.

Tu travailles au ciné, au théâtre, à la télé et avec les politiques. Tu aurais pu faire mieux pour échapper aux egos.
Oui, ils me dérangent. Mais il y en a partout. C’est des gens qui ont peur. Qui attendent. Qui ne vivent pas. L’ego, c’est la peur.
Tout est devenu reconnaissance d’ego. Si la Star Ac avait existé il y a quelques années, Brel et Brassens auraient été éliminés par sms. Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est que de la com’. La politique, c’est du marketing. Si l’intérêt du pays comptait vraiment, ils collaboreraient. Tous. Mais, non, ils sont bloqués par leur ego.

Quand les moines bouddhistes tibétains ont commencé à répandre leur connaissance en occident après l’invasion de la Chine en 1950, ils disaient qu’on peut pratiquer le bouddhisme tout en continuant son travail. Sauf un. Politique.
Je ne savais pas, mais je comprends. En fait, tous les métiers sont sur le long terme. Pas la politique. Ils sont dans le calcul permanent. Un jour, François Hollande m’a dit : « il n’y a qu’en politique qu’on peut avoir autant de grandes ambitions à si court terme« .

Dans cette pièce de théâtre qu’est la politique, qu’est-ce qui te déranges le plus : le casting, les dialogues, le scénario ou les spectateurs ?
Le scénario et les dialogues. C’est pour ça que ça m’amuse de mettre un peu de fantaisie dans tout ça. Les dialogues, c’est de la langue de bois. Le scénario, c’est l’ego comme toujours. Ça les bouffe. Ça détruit leurs vies, leurs couples.
Le casting, ça va. Les acteurs me font rire maintenant. Les spectateurs, moi, je ne fais ça que pour eux. Et je me considère l’un d’eux.
Mais quand un type te dit qu’il va dire la vérité. Mais de qui se moque-t-on ? On sait bien que ce n’est pas possible de dire la vérité. Mais le pire, c’est qu’on ne peut pas les accabler individuellement.

Si tu pouvais suivre et titiller un politique mort, tu prends qui ?
Sans hésiter, François Mitterrand. La truculence, la curiosité, le romanesque… Un homme avec un milliard de facettes. Les gens qui l’ont connu te le disent. Quand il te parlait, il te faisait sentir comme si tu étais le plus intelligent des hommes. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Ils cherchent toujours à avoir l’air plus intelligent que toi.
J’avais 8 ans quand Tonton a été élu. J’ai vu la tête d’un chauve apparaître à la télé, j’ai cru que c’était VGE. Quand j’ai compris que c’était Mitterrand, j’étais heureux. Mais je ne savais pas pourquoi.

Tu es comédien, je te donne un nom de politique, tu me dis dans quel film il pourrait jouer. Hollande ?
Les vacances de monsieur Hulot.
Sarkozy ?
L’Immortel de Richard Berry.
Marine Le Pen ?
Je ne sais pas. Attends… Chérie, viens voir, il me faut un film pour Marine Le Pen. (silence) Oui, Psychose dans le rôle d’Anthony Perkins. À la fois le père et la fille. Elle est géniale ma femme.
Valls ?
Zorro. Mais Zorro qui a oublié son masque. Le mec qui veut bien sauver tout le monde, mais il faut quand même qu’on sache que c’est lui. Zorro ego.
Mélanchon ?
Ma petite entreprise.
Besancenot ?
Rain Man.
Maïtena Biraben ?
Une hirondelle a fait le printemps.

Pour finir, au moment de voter, pour toi, fondamentalement le plus important, tu penses que c’est le programme ou la personne ?
La personne. Le programme est un alibi.

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Publié le 12/07/2014