Interview

Cyrille de Vignemont

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Cela fait très longtemps que nous admirons le travail de Cyrille de Vignemont, il n’était toujours pas immortalisé dans APAR.TV, nous nous devions de corriger cette erreur, voilà qui est fait…

APAR.TV : Comme on entend tout et son contraire sur ton passé, commençons par l’origine. A 12 ans tu as créé de toute pièce en banlieue un premier logiciel pour Apple et trois ans après tu étais à côté de François Mitterrand pour l’interviewer puis tu as basculé dans un ministère de la République française, jusque là on est bon ?

CDV: Presque, mais tout me semble si loin… Enfin j’étais surtout très concentré sur ma carrière de futur champion de ski je crois, qui s’est un peu violemment terminée dans une ambulance pour l’hôpital Guillestre à 13 ans.

APAR.TV : C’est drôle d’ailleurs d’avoir été aussi « vieux » si jeune pour ensuite travailler pendant des décennies sur des photographies et des installations vidéo qui tournent autour de la présence de l’enfance, c’est ta manière indirecte de pratiquer une forme de résilience ?

CDV: Une manière de passer d’un âge à l’autre, d’une existence à l’autre, sans forcément suivre un ordre déterminé… Autant essayer de nous réincarner de notre vivant, d’avoir des existences successives et parallèles… J’ai toujours été fasciné par les points de contacts, les lignes frontières: celles de l’enfance à l’adolescence, de l’animalité à l’humain, de la nature au périurbain… Et oui, je suis souvent à la recherche de certaines sensations de l’enfance, comme l’atmosphère de la fin des vacances d’été, cette lumière précise de fin Aout, début Septembre. Elle sera très présente dans mon prochain projet. Là je viens de sélectionner une image prise à travers un pare-brise à moitié sale, avec justement des zones de démarcation entre le solaire et l’obscurité, le concret et l’abstrait, le sale et le transparent.

APAR.TV : Tu es souvent présenté comme le premier génie de l’informatique français, depuis beaucoup on a essayé de voler ta place, criant simplement plus fort que toi, ça doit te faire rire tout ces gars qui se prennent « pour les parrains du web français » alors qu’en réalité ils n’ont souvent qu’un petit site ou une application. Pourquoi tu es resté si mystérieux et surtout si modeste face à tes premiers succès ?

CDV: Ce qui me semble surtout hilarant c’est d’être présenté comme le premier génie de l’informatique français. Mais j’ai adoré sa découverte quand j’avais 10 ans et les années qui ont suivi, les nuits passées à programmer, la relation devenant presque fusionnelle avec l’ordinateur, l’impression de créer un monde. Pas si éloigné de ce que je peux ressentir maintenant dans le processus qui va de l’écriture d’une idée jusqu’à la sélection des tirages ou la dernière nuit de montage d’une vidéo.

APAR.TV : Tu reviens d’un long périple, coupé de toutes les connexions, sans aucuns écrans, est-ce que le silence est un processus obligatoire pour mettre en place tes prochaines images ?

CDV: S’abstraire, oui. Et j’adore les changements d’échelle, les ruptures de rythme brusques. Passer de très loin à très proche, directement de deux mois sans aucune connexion en pleine nature à une soirée avec le plus de monde possible, la musique la plus forte.

APAR.TV : Malgré que tu sois un artiste célébré par le MoMA de New York, on a encore l’impression que tu sais créer comme un enfant qui joue, est-ce le secret pour ne pas perdre sa créativité et ainsi ne jamais se répéter ?

CDV: La photographie reste assez solitaire, des moments introspectifs, mais j’ai des souvenirs de vraie cour de récréation sur mes tournages, en particulier les premiers, une ambiance de colonie de vacances à former des bulles de savon géantes dans un aéroport vide pour la vidéo de Poni Hoax, à faire tout subir à la créature qui respire dans celle de Mohini Geisweiller, ou à nous retrouver dans un squat rempli de jeux des années 90 à choisir un robot pour une publicité Converse qui racontait l’histoire d’un adolescent cherchant l’âme électronique de ses vieux jouets. Comme quoi…

APAR.TV : Nous vivons actuellement dans une ère de « réchauffement culturel », peut-être encore plus dangereuse pour les générations à venir que le réchauffement climatique, qu’est-ce que cela t’évoque?

CDV: Peut-être sommes nous sommes des ours polaires alors, chacun isolé sur son fragment de banquise fondant lentement, mais je crois assez qu’en dérivant ils peuvent s’entrechoquer, et surtout que nous découvrirons de nouveaux espaces. En plissant les yeux je vois presque des pingouins.

APAR.TV : Tu représentes d’une certaine manière l’avant-garde française dans les musées européens, alors nous pouvons te demander ce qu’est l’avant-garde en 2017 ?

CDV: Je ne pense pas du tout représenter l’avant-garde française. J’essaie plutôt de créer un petit territoire très intime dans mon coin. Et j’avoue ne pas être certain que je saurais rétrospectivement définir l’avant garde en 1984 ou 1906, alors pour celle de 2017…

APAR.TV : Parlons maintenant de cinéma, parce que selon nous, ton avenir visuel se situe du côté de ce medium…

CDV: Très envie en tous cas. Je viens de rejoindre Iconoclast qui me représente maintenant en publicité film et photographie, leur détermination à s’imposer dans la fiction et leur vision ont été déterminantes dans notre désir de signer ensemble. Même si mes images sont souvent assez abstraites j’essaye de plus en plus de créer des sortes de narrations sensorielles, je veux maintenant essayer de les développer dans des films.

APAR.TV : Y a-t-il une séquence qui a changé ta vie ? Et si oui comment ?

CDV: Certainement, mais comment s’en souvenir? Et laquelle choisir? A la fin de mon adolescence et pendant les dix ans qui ont suivi je me suis immergé dans des tableaux, des disques, à un point obsessionnel, je connaissais les films plan par plan, j’avais presque l’impression d’avoir habité dans les décors, d’avoir vécu des histoires avec leurs personnages. Alors il faudrait que je me souvienne de quelle séquence m’a donné envie de moins regarder de films peut-être…

APAR.TV : Y a-t-il un film que tu gardes toujours en mémoire pour une raison connue ou inconnue ?

CDV: King Kong pour une expression, son regard, vu au cinéma quand je devais avoir 7 ans. Je ne l’ai jamais revu, et je me demande même si ce n’était pas dans la Planète des Singes.

APAR.TV : Quel serait ton film rêvé ?

CDV: Evidement celui où l’incarnation des personnages, la recherche stylistique et la narration créerait des émotions essentielles, simples. Voilà, il ne reste plus qu’à écrire mon acceptance speech.

APAR.TV: Qui admires-tu le plus et pourquoi ?

CDV: Tu veux vraiment que je devienne sentimental?

APAR.TV : Nous sommes en pleine mutation, les nouvelles technos et la simplification des outils de production offrent la possibilité à de plus en plus de personnes de devenir réalisateurs ou photographes. Où est l’avenir du cinéma selon toi ?

CDV: Dans cette la possibilité de réaliser chacun des films pour ceux qui nous ressemblent, certainement en partie. Mais aussi dans sa puissance fédératrice. J’adore être dans les salles au premier jour de la sortie d’un Batman par exemple, surtout aux Etats-Unis, presque une ambiance de stade…Et cette impression d’être ensemble que tu peux retrouver entre initiés dans une salle qui projette un film de Sarunas Barthas ou d’Athiná-Rachél Tsangári avec 17 spectateurs.

APAR.TV: Quels types de scénarios pour demain ?

CDV: Je vais déjà simplement commencer par tenter d’en écrire un. Pas si simple.

APAR.TV : Comme ici nous ne sommes toujours pas trop mal renseignés, nous savons que tu as des projets de fictions assez jubilatoires, particulièrement dans l’univers des séries sur téléphones portables, est-ce que tu peux nous glisser un mot sur le sujet ? Et si oui, est-ce le futur dans la création de contenus originaux ?

CDV: Un des futurs possibles. Je suis assez impatient de voir comment cette nouvelle manière de visionner des séries en épisodes courts va modifier la structure narrative des scripts et la dynamique de la mise en scène. Et peut-être d’essayer aussi, oui.

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Publié le 16/12/2016