Interview

Cristina De Stefano

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Elle nous a ouvert les yeux sur l’existence hors norme d’Oriana Fallaci, mais aussi sur un talent d’écrivain. Cristina De Stefano manie la plume avec la douceur et la dangerosité d’un fleuret. L’Italienne est également talent scout. Elle a découvert, entre autre, Joël Dicker pour La vérité sur l’affaire Harry Quebert, oui, rien que ça.
Nous n’avions pas besoin de plus d’excuse pour envoyer quelques questions à Cristina De Stefano.

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Je commencerai par une question qui peut paraître absurde, mais pourquoi cette fascination pour les grandes figures féminines ?

Les femmes sont arrivées tard sur la scene du monde, on a tellement de choses à rattraper… Et puis, en tant que biographe, je travaille sur l’empathie, plus facile pour moi de m’identifier à une femme.

On nous annonce la mort du patriarcat depuis longtemps, mais il semblerait bien que l’ère de la femme soit tout de même sur le point de commencer ?

Je crains que les femmes aient encore tant de chemin à faire, surtout dans le reste du monde, on oublie trop facilement que l’Occident et une petite île dans une mer d’inégalités.

On va vous poser la question que Simone de Beauvoir se posait : ça veut dire quoi être une femme ?

Ça veut dire être multiple, avoir encore des choses à démontrer, et être capable de faire plein de choses en même temps, les femmes ont accumulé les taches et les capacités, sans pouvoir choisir, elles sont souvent plus fatiguées que les hommes, mais elles sont redoutables

Dans votre biographie de quelques lignes sur votre site, vous parlez de votre mari et de vos enfants, on attendrait pas cela d’un homme.

C’est ce que je disais. On est multiple, on est travail, amour, enfants, désir, ambition, peur, plaisir. On fait peur, c’est pour ça que dans les sociétés traditionnelles on nous couvre et on nous contrôle. Ma vie privée est une grande partie de ma vie, comme ça devrait être pour les hommes aussi, mais souvent ils ne savent pas le dire.

Puisque je vous ai demandé ce qu’est une femme, je vais vous demander ce qu’est un Français ?

Là, je ne sais pas répondre, je vis en France depuis plus de 10 ans, je me trouve très bien, je sais qu’un Français n’est pas un Italien, mais je sais aussi que on a une conscience commune européenne, au-delà des divisions et des crises. Pour moi, dans l’anecdotique, un Français c’est quelqu’un qui sait protester, qui fait valoir très bien ses droits, qui connait l’art de discuter et de s’engueuler, qui mange beaucoup de viande et qui offre beaucoup de fleurs…

Vous êtes également scout. Dans la mode, on comprend. On se balade et on regarde les filles. Mais en littérature, comment fonctionne ce métier peu connu ?

On se balade un peu moins et on lit des livres. C’est un travail d’agents secrets, très compétitif, il y a peu de livres qui se vendent bien et il faut les repérer avant les adversaires.

Quand on découvre une œuvre artistique avec un œil critique, on en profite souvent moins qu’un spectateur lambda. Comment travaillez-vous ?

Ça c’est sur, pour moi le plaisir de la lecture, un des grands plaisirs de ma jeunesse, n’existe plus, si j’ai du temps libre, je fais tout sauf lire ! On lit en vitesse, en diagonale, en cynique. Souvent on n’aime pas un livre mais on sait qu’il va marcher.

Que cherchez-vous dans un livre ?

Une bonne histoire, des personnages credibiles, un rythme fort, une voix reconnaissable. Apres, ce qui fait un best-seller, on ne sait pas, si ça se savait alors ce métier serait ennuyeux à en mourir. Dans les livres les best-seller n’arrivent jamais d’ou on les attend.

Est-ce que ce travail influence votre propre manière d’écrire ?

Ça me rend plus exigeante. Je lis tellement de livres que je ne vois pas pourquoi ajouter le mien. Je doute que j’écrirais jamais un roman, par exemple.

Vous êtes à l’origine de l’Affaire Harry Québert, un livre magnifique et un phénomène. Quand on a participé à offrir un tel livre au monde, on ressent de la fierté ?

Harry Quebert a été magique. Je n’ai pas dîné le soir, mon fils qui était avec moi avait protesté mais je lui ai dit : Je ne peux pas arrêter, prépare toi des œufs. J’ai lu le livre jusqu’à 3 heures du matin et arrêté seulement parce qu’à un certain passage il m’a foutu la trouille et j’étais seule dans le lit, alors j’ai préféré terminer le matin tôt. J’ai écrit mon report aux clients en pyjama, du jamais vu. Quand ça arrive c’est beau: sentir avec toute sa force que on a trouvé une pépite.

Avez-vous tout de suite compris que vous teniez un grand livre ?

Oui, sans doute, je ne le dis pas après coup. J’ai gardé mon report aux clients. Je disais que j’étais sûre d’une chose : le livre tenait jusqu’au bout et je n’avais lu rien de semblable depuis une décennie, une machine narrative tellement joueuse. Apres, savoir si ça vend des millions de copies, ça, on ne le sais pas, mais savoir que c’est un grand moment de lecture, ça on peut le dire.

On finit par cette question : si vous deviez écrire un livre au sujet d’un homme. Lequel serait-ce ?

Bruno Schulz, le grand écrivain polonais. Tué d’une balle par un officier nazi qui se vengeait d’un adversaire dans l’armée qui protégeait Schulz parce qu’il avait vu en lui un grand artiste. Mais ce soldat avait tué un juif qu’il connaissait bien. Le jour d’après il lui a dit : tu as tué mon juif et j’ai tué le tien. Et ce juif était un de grands génies du siècle…

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Publié le 21/05/2015