Interview

Camille Emmanuelle

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Camille Emmanuelle est devenue le visage de la sexualité en France. Avec Anaïs Carayon et Josselin Borda, elle a créé et publié La Chose. Une revue annuelle qui nous parle de sexe, de porno et de sa culture. Bref, une revue qui parle de la chose au XXIème siècle. De façon légère et intelligente. Donc, sans tabou. À l’image de sa co-créatrice. Pendant deux heures, elle parle avec passions de tout. Camille Emmanuelle est vivante. Pleinement. Quand elle parle de sa fille ou de son conjoint (deux sujets qui resteront en off). D’amour ou de mort. Chaque phrase est une pensée. Et ses idées et son énergie ne sont entrecoupées que par un rire qui fuse sans prévenir et illumine la conversation. Dire que Camille Emmanuelle nous a séduit serait encore en dessous de la réalité. Et on se dit alors, que c’est peut-être ça l’effet d’une sexualité décomplexée. Et qu’il y a, alors, urgence à étendre le phénomène.
Parce qu’aujourd’hui la droite est décomplexée, l’extrême droite aussi. Le racisme et la connerie suivent de près. Alors, n’hésitons pas : parlons sexe. L’économie est en crise : le sexe est gratuit. Les humains doivent réapprendre à se parler : le sexe est la seule forme de communication totale, qui emploie les cinq sens.
Alors baisons.

Commençons par une question facile : c’est quoi le sexe ?
La Chose parle de sexe, de sexualité au pluriel et de culture porn. Le sexe, ce n’est pas que le coït.
En fait, le sexe, on passe plus de temps à y penser qu’à le faire. C’est le principe de la revue. Je me souviens que le musée du sexe à New York avait fait une campagne de pub dans le métro avec des affiches qui disaient : « Est-ce que vous pensez à Picasso 7 fois par jour ? ».
Le sexe parle de l’individu, du couple, de la politique… Il parle du monde. Mais nous avons aussi voulu aborder le rapport entre culture pop et sexe.
Alors, qu’est-ce que le sexe ? C’est un territoire de liberté. Enfin, c’est ce qu’il devrait être.
Le souci, c’est que le sexe est souvent mal traité dans les médias. Tout a changé avec internet, mais j’ai grandi sans. Moi, j’avais la presse féminine. C’est une catastrophe. « Comment faire plaisir à chouchou le soir ? ». La pression était systématiquement sur les femmes.
Mais il y a aussi un problème avec internet, c’est qu’un sujet en chasse un autre. On voulait un truc qui dure.
On ne se revendique pas LGBT, mais on l’est. Parce que nos vies sont comme ça. L’homosexualité a des revues spécialisées. Ce n’est pas normal. Le sexe est multiple.

Il y a vous. Le Tag Parfait bien sûr. Des publications comme Sex Story. D’où vient cet intérêt ?
Il y a un déblocage depuis 5 ou 6 ans. Au niveau des médias, la révolutions, ce sont les nouveaux supports. On a pu y parler de godemichés sans que L’Oréal ou Chanel aient peur.
Il faut remercier aussi les mouvements féministes. Ce sont les femmes qui ont fait avancer. Ce qui est normal, puisque tous les grands tabous portaient sur leur sexualité.

Justement, si le sexe fait peur, n’est-ce pas parce qu’il s’agit d’un domaine fondamentalement dominé par les femmes ?
Le sexe fait peur parce que c’est une perte de contrôle. Il permet le magique.
Il y a eu un discours, il y a quelques années, pour dire que l’orgasme de la femme c’était dans la tête. Si tu ne jouis pas, va chez le psy. Mais, chez l’homme, c’est pareil. On dit que la sexualité de l’homme est simple, mais c’est faux. Il a aussi sa complexité.
Plein de femmes pensent que quand il a éjaculé, il a jouit. L’image de l’homme prédateur persiste aussi. Il y a un vrai déficit de parole sexuelle chez l’homme hétéro.

Le porno a eu sa période dorée dans les 70’s. Puis le porno industriel, très aseptisé. En réaction, le porno amateur, bien dégueu. On revient enfin à une forme d’équilibre.
Il y a une niche qu’on peut appeler porno indépendant. On y trouve de tout. C’est très riche. Il faut défendre le choses intelligentes, respectueuses et très cul. Dans ce porno, même les mecs ne sont pas juste des bites Duracel.

On retrouve cette sexualité libérée dans les clubs échangistes aujourd’hui ?
Pas totalement. Parce qu’il y a un gros tabou autour de la bisexualité masculine.
Mais le vrai gros souci des club échangistes, c’est la musique. Il n’y a pas d’identité. C’est lisse. Putain, on peut se retrouver à poil sur Gilbert Montagné.
Ce qui est intéressant, c’est que les clubs renversent tout le truc. J’ai vu des femmes être les reines de la soirée. Et puis, le consentement est au centre de tout. En clubs, tu ne prends pas de mains au cul.
L’aura y compte plus que la beauté plastique.
C’est comme le porno modernes qui montrent enfin des corps qu’on ne voit pas dans le mainstream. Même des vieux nus, ce qui est le tabou absolu.
Après avoir écrit Sexpowerment (éd. Anne Carrière), j’ai reçu une lettre d’un monsieur de 90 ans qui me remerciait de parler du sexe des seniors. Il y abordait sa vie sexuelle avec son amante de 86 ans qui venait juste de découvrir l’orgasme lors d’un cuni.

Quelle serait la principale conséquence d’une sexualité épanouie : le bonheur individuel ou l’équité sociale ?
Les deux. Parce que l’épanouissement personnel rejaillit sur les autres. Mais attention, l’épanouissement dans le sens de libération des injonctions, de ce qui nous pèse dans notre sexualité. Libérer des messages des curés, des imams, de sa mère.
J’ai interviewé une femme qui avait découvert l’orgasme à 50 ans. Ça a bouleversé sa vie. Elle marchait différemment. Elle a même demandé une augmentation à son boss.
Si on a un rapport plus sain à sa sexualité, on fait moins chier les autres avec la leur.

Pour ou contre une sexualité remboursée par la Sécu ? Un mois sans sexe et la sécu te paye un coït.
Je n’y avais jamais pensé. C’est un peu mécanique quand même. Et puis, il y a déjà beaucoup de fraude à la Sécu. Gros sujet, le système organisé de la fraude orgasmique.

Tout le monde pense au sexe. Mais pourquoi tu as décidé d’en faire ton métier ?
C’est plus facile, en tout cas, en tant que femme que si j’étais un homme. Un mec qui écrit sur le cul, il est tout de suite soupçonné d’être un pervers. Je me suis déjà fait traiter de salope bien sûr, même de journalope.
C’est plus facile d’être une femme féministe qu’un homme féministe. Alors qu’on peut être anti raciste et être blanc.
Je pense qu’on ouvre plus facilement une porte à une petite blonde qu’à un mec. On se dit qu’elle va écrire quelque chose de gentillet.
À l’origine, il y a aussi un intérêt personnel bien sur. Depuis toute jeune. Je piquais les BD de Manara dans la bibliothèque familiale. Et puis, il y a eu toutes mes rencontres professionnelles qui m’ont ouvert l’esprit.

Dernière question. Quand on est une femme qui écrit sur le sexe, c’est plus facile pour pécho ?
Quand j’étais célibataire, ce n’était pas un avantage. Parce que soit les mecs flippaient à mort en pensant que j’étais la reine des galipettes. Soit ils étaient intéressés pour les mauvaises raisons. Et en même temps, c’était un filtre à con. Comme mes tatouages.

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Publié le 25/07/2016