Interview

Baptiste Chesnais

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On ne parle jamais des chef-opérateurs lorsque l’on voit un beau film. C’est souvent les réalisateurs ou les acteurs qui sont mis en lumière. Pourtant, le meilleur scénario du monde, avec les meilleurs comédiens du monde ne donnera pas un beau film si la lumière est moche, ou qu’elle n’est pas en adéquation avec l’objet narratif du film. Car le métier de chef-opérateur requiert beaucoup de finesse et d’intelligence et un rapport tangible, plus que technique, à l’essence d’une histoire à raconter, quelque soit le sujet.
Nous avons rencontré un jeune chef-opérateur excellent techniquement mais pas seulement. Son raffinement et son intelligence font de lui un des chef-opérateurs les plus prisés de sa génération. Le genre de mec qui filme une ampoule et la transforme en objet d’art. Du sublime « Run boy run » de Woodkid à C2C en passant par la fiction ou encore la publicité, Baptiste Chesnais exerce son talent à vitesse grand V. Nous lui avons posé quelques questions avant que les plus grands du métier ne se l’accapare.

Y a-t-il une séquence qui a changé ta vie ? Et si oui comment ?

Changer ma vie est un grand mot. En tout cas certaines séquences m’ont conforté dans mes opinions ou même fais progresser. Celles qui me viennent à l’esprit seraient ce magnifique dialogue en épilogue du film Smoke.
Deux magnifiques acteurs avec un dialogue puissant. Le frisson me vient a chaque fois.
J’adore ce point de vue : Harvey Keitel explique à un homme blessé comment regarder la vie. Ne pas chercher l’évidence, prendre le temps, se détacher de ses émotions pour vivre celles que l’on nous propose. En 2min 30 la vie d’un homme bascule , il quitte sa colère et renoue avec l’amour , la sincérité.
C’est un instant suspendu : magique.
J’aurais pu aussi citer la séquence de prière de Bess dans breaking the wave. En y réfléchissant ce sont souvent des séquences très peu techniques (parfois floues ou mal éclairées) mais ce sont des moments où les acteurs prennent des risques, se livrent .Où en tant que spectateur on ne regarde pas à travers une caméra mais avec nos yeux, nos sentiments.

Y a-t-il un film que tu gardes toujours en mémoire pour une raison connue ou inconnue ?

Le nom de la Rose , un très beau film dans une époque de l’humanité qui m’intrigue (certainement à mettre en parallèle avec la notre). Je l’ai vu dans un petit village au pays Basque mon oncle était projectionniste pour la paroisse .Les culottes courtes le son du projecteur qui claque ,les cousins, l’innocence . Le retour à pied à travers les bois dans la lumière de pleine lune avec ce même tonton qui caché derrière un buisson criait SALVATORE ……
C’est mon cinéma paradisio.

Quel serait ton film rêvé ?

Il y en a tellement..
Certainement celui que je n’imagine pas.
Mon but est de me faire surprendre. Ce serait le film où mes plus fortes convictions seraient mises à mal.

Qui admires-tu le plus et pourquoi ?

Jim Jarmush pour son sens du rythme et de la poésie.

Nous sommes en pleine mutation, les nouvelles technos et la simplification des outils de production offrent la possibilité à de plus en plus de personnes de devenir réalisateurs ou photographes.
Où est l’avenir du cinéma selon toi ? Quels types de scénarios pour demain ?

La technologie est une chose , cette nouvelle économie nous permet de sortir d’un cinéma bourgeois de connivences. C’est le côté positif.
Je regrette que la partie technique prenne le dessus sur l’artistique. Cela contribue à la volonté générale d’immédiateté. On veut tourner tout de suite, sans concessions.
Le cinéma guérilla en lutte contre les producteurs etc….
Je trouve que ça fais des films mal digérés (préparés) avec souvent des séquences molles.
Je pense que c’est au producteur d’évoluer. Je n’entends parler que de budgets de financements. Mais l’écriture, la réflexion, les échanges ne sont plus au centre des discussions. Les images existent mais je ne vois pas de courants forts de réflexion ou de parti pris. Je vois juste une lutte des petits contre les gros .
Résumer un film à son coût je pense que c’est ce qui m’agace le plus. Hors c’est souvent comme ça que c’est présenté. Il faut trouver un moyen de détecter les talents mais aussi de les encadrer. Combien de réalisateurs se trouvent seul une fois que le schéma financier est établi ?
Cela viendra aussi par les modèles de distributions. Le virage est amorcé à nous de prendre la bonne voie.

Comment t’es venue l’idée de devenir un « faiseur d’images » ?

Dans un club de photo, j’ai tout de suite pris du plaisir. Fixer un instant puis le révéler. Comme j’aimais la musique aussi j’ai vite voulu faire des clips. Je fais partie de la génération qui a découvert le clip Thriller de Michael Jackson avec Michel Drucker. C’était le sommet de la création.
Ensuite après une longue carrière d’assistant ce sont les gens qui m’entouraient qui m’ont fait. Leur confiance, la projection qu’ils avaient de moi m’ont permis d’assumer ce statut et de me lancer.
Le cinéma est un travail collectif avant tout et j’ai l’impression que c’est ce collectif qui m’a le plus donné envie.

Lorsque l’on se promène sur ton site, on s’aperçoit que beaucoup de tes films sont en noir et blanc, surtout récemment. Qu’est ce qui t’attire le plus dans cette vie cinématographique sans couleurs ?

C’est une proposition photographique. Elle nous sort immédiatement de la réalité. Le noir est blanc est une proposition de lecture différente.
On s’attache moins à l’harmonie des couleurs, de l’équilibre décor stylisme. C’est plus direct.
C’est aussi pour contourner une des faiblesses de la vidéo qui reste encore fragile sur la restitution des couleurs….
On atteint plus vite un équilibre on peut ainsi se concentrer sur l’énergie la chorégraphie,bref le cœur de l’image.

Lorsque nous nous sommes rencontrés tu m’as confié que tu lisais beaucoup. Penses-tu qu’avoir la fibre littéraire peut contribuer à un sens plus aiguisé de l’image et des représentations qui en découlent ?

Il n’y a pas de règles. Un analphabète peut produire des images somptueuses. C’est juste pour moi un moyen d’entretenir la sensibilité.
La lecture pousse a l’imaginaire aucun écrivain n’est certain de l’interprétation de ses lecteurs. C’est moins évident (pré maché) que le cinéma.
Le rythme de la lecture me plait aussi. Il faut se poser , casser le tempo du quotidien ,cela m’apaise.
C’est un autre rapport au temps dont j’ai besoin.

Tu fais la lumière sur les films, pourtant tu fais un métier de l’ombre. Comment expliques-tu que les réalisateurs soient à ce point starifiés et qu’on ne parle que très rarement des chef-opérateurs ?

C’est complètement normal .Les réalisateurs portent les films .Ils les écrivent, les font produire les réalisent les post produisent les représentent. Au premier jour de tournage on trouve souvent des hommes épuisés, dans le doute, car cela fais déjà des mois ou des années qu’ils y travaillent, avec souvent pleins de rebondissements. Et quand le tournage se termine ils n’en ont fait que la moitié.
J’admire l’abnégation des réalisateurs. C’est pour cela qu’ils sont starifiés.
Je n’interviens finalement que dans la partie plaisante de la création d’un film.

D’ailleurs, tu préfères être chef ou opérateur ?

J’aime ma schizophrénie , je suis heureux entouré de mes équipes. Et je m’épanouis auprès des réalisateurs.

Quel est ton prochain projet perso ?

Je me suis amusé a filmer un modèle qui me fascinait, une femme enfant.
j’ai essayé de révéler ses différentes facettes….
Un exercice en somme…..
Sinon je prépare la lumière pour un opéra au mois de Juin. Le metteur en scène est l’incroyable Nieto. La pièce est une traduction de la métamorphose de Kafka.
Je n’ai jamais fais ça et c est très exaltant.

"Je fais partie de la génération qui a découvert le clip Thriller de Michael Jackson avec Michel Drucker" "Mon oncle était projectionniste pour la paroisse. Les culottes courtes le son du projecteur qui claque ,les cousins, l’innocence . Le retour à pied à travers les bois dans la lumière de pleine lune avec ce même tonton qui caché derrière un buisson criait SALVATORE ……
C’est mon cinéma Paradisio".
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Publié le 20/01/2015