Interview

Alain Badiou

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Dire de lui qu’il est l’un des plus grands cerveaux de notre époque est presque trop simpliste. Mais le raccourci est salvateur devant l’intimidante tâche de celui qui doit le présenter.
Il est de la trempe des grands philosophes, qui cherchent à la fois la pensée vraie et originale, mais surtout, qui confronte ses idées avec la réalité. Alain Badiou trempe ses mains dans la glaise de nos sociétés et en façonne sa pensée.
Pas avare de ses mots, il lui est tout de même difficile de trouver le temps de quitter le front de l’humanité un instant pour répondre. Car ses réponses sont justes, honnêtes, et donc, parfois violentes.
Nous lui avons proposé cette interview en juillet 2013, alors que son projet de film sur la vie de Platon émergeait, et il a tout de suite accepté. Il aura fallu attendre près d’un an pour que nos questions reçoivent leurs réponses. Parti, en permanence, autour du monde, confronter la réalité. Grâce à l’intermédiaire d’Isabelle Vodoz (avec qui nous avons lié une relation épistolaire pendant l’attente, qui fut la plus douce et la plus courtoise qui nous ait-été de vivre), ce grand cinéphile nous livre enfin quelque bribes de sa pensée. Et déjà, nous avons envie de lui réécrire.

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Vous êtes lancé dans un projet de film retraçant la vie de Platon. Pourquoi Platon l’élève et pas Socrate le maître ? Et pourquoi pas d’autres philosophes à la vie plus cinématographiques comme Diogène ? Ou Épicure dont on vous imaginerait facilement plus proche ?
AB – Le cinéma n’est pas pour moi une occasion de pittoresque ou de confession personnelle. J’estime que le cinéma doit prouver qu’il est l’art de masse par lequel peuvent transiter les questions les plus fondamentales et les plus difficiles. Les films d’Eisenstein, de Welles, de Godard, et de bien d’autres artistes, montrent que c’est possible. La « vie de Platon » est un scénario à la fois animé, complexe, à la lisière du péplum et du film d’idées. Je crois à sa vertu simultanément cinématographique – donc artistique – et philosophique.

On parle de Brad Pitt dans le rôle principal. Ce qui implique une mécanique lourde. Des équipes entières d’écritures pour le scénario, des agents, des producteurs… comment gérez-vous tout ça, vous qui êtes plus habitués, on imagine, à l’écriture et à la pensée solitaire ?
AB – La vie solitaire ? De quoi me parlez-vous là ? J’ai été engagé de façon militante pendant à peu près cinquante ans de ma vie. J’ai participé à d’innombrables manifestations, réunions, assauts de bâtiments, congrès, enquêtes dans des usines et des foyers ouvriers, et autre occupations en force. J’ai été mis en garde à vue – souvent arrêté chez moi au petit matin — quatorze fois, et aussi condamné à treize mois de prison avec sursis. Encore aujourd’hui, vous devriez voir ce que c’est qu’une de mes interventions publiques, que ce soit en Turquie, en Corée, en Allemagne, en Argentine, ou même à mon séminaire mensuel à Paris. Vous ne parleriez plus de feuille blanche et de solitude ! Pour ce qui est de Brad Pitt, j’a lancé le nom pour seulement indiquer que je voyais le film comme un film « normal », destiné à tous, et non comme un petit machin expérimental. Ceci dit, j’ai été trésorier d’organisations diverses également pendant 50 ans, les affaires d’argent ne sont pas du tout un domaine que j’ignore, ni les tractations avec diverses sortes de bandits plus ou moins officiels.

Hollywood nous a surtout proposé des films de super héros dernièrement. Platon était-il un super héros ?
AB – Bien plus que les fantoches braillards, se tenant un pied en avant, l’épée levée et le regard fixe en même temps que se fait entendre une atroce musique pompier, qui font le quotidien des « super-héros » de blockbusters. Connaissez-vous quelqu’un d’autre que Platon – si on laisse de côté la Bible, Homère et le Coran – dont les livres soient aujourd’hui traduits, vendus et étudiés dans toutes les langues et tous les pays du monde, alors qu’ils ont été écrits il y a 2500 ans ? On a pu dire, à très juste titre, que toute l’histoire de la philosophie n’était faite que de notes en bas de page des œuvres de Platon. Oui, Platon est un athlète de la pensée, incomparable, supérieur.

Vous êtes connu pour une pensée communiste. Platon était-il rouge ?
AB – Dès l’apparition de l’idée communiste, au XIXe siècle, les militants ouvriers, les écrivains politisés, ont repéré Platon comme un ancêtre de cette idée. La vie des Gardiens de la Cité selon Platon est le modèle de ce que les communistes, notamment ceux du mouvement ouvrier français, ont appelé « la communauté des Egaux ». Que Platon doive être inscrit dans la généalogie du communisme est évident. Et ce lien entre la pratique communiste et la plus haute forme de la pensée est quelque chose dont nous avons particulièrement besoin aujourd’hui.

Les philosophes ne sont-ils pas finalement les meilleurs scénaristes ?
AB – Je ne crois pas en tout cas, à voir ce qu’on nous montre à la télé et au cinéma, qu’ils puissent être les pires.

Est-ce que travailler pour La capitale de la corruption capitaliste ce n’est pas finalement mieux qu’être seul face à son tas de papier blanc ?
AB – Ne soyez pas sectaires concernant les plaisirs ! Il y a un plaisir de l’ironie, et il sera en effet ironique que ce projet soit traité à Hollywood. Mais vous savez, Hollywood en a vu d’autres. Et surtout, ce sont les idées de Platon qui corrompront Hollywood, plutôt qu’Hollywood qui corrompra ou Platon, ou moi. C’est un attribut du vrai philosophe d’être incorruptible, en même temps qu’il est défini – c’était le principal chef d’accusation contre Socrate » — comme celui qui « corrompt la jeunesse ». Ce qui veut dire : celui qui libère la jeunesse des préjugés dominants.

-Du sang, du sexe, de la tragédie et du suspense, vous n’avez pas peur de travestir la vie de celui que vous aimez tant ?
AB – Platon est quelqu’un qui a fait maintes fois la guerre, qui a été capturé par des pirates, et qui a vu son maître vénéré, Socrate, être condamné et exécuté. Ceci pour le sang. Platon a, comme dans une pièce de Corneille, comploté avec des gens de l’entourage du tyran de Sicile pour changer l’orientation de l’Etat, et il a dû s’enfuir quand la chose a mal tourné. Voilà pour la tragédie. Platon était sans aucun doute bisexuel, et a écrit de nombreux textes concernant l’amour, tant des femmes que des jeunes gens. Voici pour le sexe. Platon est quelqu’un dont il est totalement impossible, quand on le lit, de deviner ce que va être la fin, la conclusion, la leçon finale de son livre. Quelquefois du reste, cette fin est purement et volontairement décevante, négative, du type « on a un peu avancé, mais vraiment pas beaucoup, il va falloir reprendre tout, une autre fois ». Voilà pour le suspense.

Il faut d’ailleurs être démesurément fou pour financer l’entrée de Platon dans le cinéma Hollywoodien…est ce que vos producteurs ont réellement compris votre synopsis de départ ?
AB – Le cinéma hollywoodien a fait entrer dans son usine à images de tas de gens de toutes sortes, depuis Dieu et ses prophètes jusqu’à Einstein ou Staline, en passant par Napoléon, Léonard de Vinci, la mathématicienne Hypatie ou les trois mousquetaires. L’entrée de Platon, à la fin, est inévitable. Mais il me revient de m’en charger. Quant à mon synopsis, quand vous le lirez, vous verrez qu’un enfant peut le comprendre. J’avoue cependant que les enfants ne sont pas les plus mauvais en philosophie, loin de là.

Imaginez que les philosophes récupèrent la main mise sur la création cinématographique mondiale, ne serais ce pas la survie possible pour la philo qui perd de sa splendeur. Une façon de toucher des milliers de conscience en un temps très court ? Une revanche louable pour ces amoureux de la sagesse ?

AB – La philosophie et les philosophes n’ont nullement vocation à mettre la main sur quoi que ce soit. Nous ne participons pas aux festins des requins. D’autre part, c’est un préjugé tout à fait faux que de prétendre que la philosophie « perd de sa splendeur ». Quand, d’après vous, a-t-elle été « splendide » ? Rien que de mon vivant, j’aurais connu au moins cinq excellents philosophes : Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Jacques Lacan, Gilles Deleuze et Slavoj Zizek. J’ajoute sans fausse modestie que je suis le sixième. C’est déjà mieux qu’au 17° siècle, où on en dénombre seulement quatre : Descartes, Spinoza, Malebranche et Leibniz. Enfin, que la philosophie soit « amour de la sagesse » est un cliché scolaire. Même le mot grec philosophia signifie bien plutôt : « amitié pensante pour les connaissances vraies »

Qu’aurait-il d’ailleurs pensé de son adaptation au cinéma ? Platon sur grand écran qui défraye la chronique alors que son pays la Grèce est le premier à s’écrouler ?
AB – Platon écrivait à un moment où déjà la grandeur de la Cité d’Athènes était en train de disparaître, où le monde grec classique agonisait, après la guerre du Péloponnèse, qui a été pour la Grèce ancienne ce que la guerre de 14-18 a été pour l’Europe impériale de la fin du XIXe siècle : le commencement de la fin. Il dirait donc, voyant le film : « Décidément, chaque fois qu’un monde s’écroule, il faut que ma pensée renaisse et agisse ».

-Pour en revenir à la chute de la Grèce n’est-ce pas le symbole du début de la fin du grand capital ?
AB – Hélas ! Non ! Pas encore ! Certes, en tant que civilisation, l’Occident capitaliste ne vaut plus un clou. Mais, tout comme l’empire romain entre le 3° et le 5° siècle, il peut encore survivre, à grands renforts de guerres locales, de barbarie et de commerce corrompu. Nous autres, ses adversaires, les communistes, les rebelles, les internationalistes, les irréductibles, les dialecticiens, les vrais platoniciens, nous sommes encore trop faiblement organisés. Mais nous travaillons dur pour nous améliorer.

-Et si Platon pouvait sortir l’occident de sa chute inéluctable ?
AB – Ni Platon ni moi ne désirons voler au secours de l’Occident en train de sombrer. Notre proposition est désormais universelle, internationaliste. Il s’agit de refonder l’Humanité comme telle, et non sa dernière figure impériale.

-Roberto Rossellini a réalisé un film sur la vie de Socrate, resté malheureusement totalement méconnu. N’avez-vous pas peur, malgré tout, d’être trop savant pour séduire les foules ?
AB – Je connais ce film. J’admire énormément Rossellini, soit dans l’ordre de la fiction subjective (son « Voyage en Italie » est un pur chef d’œuvre), soit dans l’ordre de l’investigation historique (« La prise du pouvoir par Louis XIV » est un exemple insurpassable). Cependant, son Socrate, sage, barbu, gentil, est conventionnel et raté. Cela arrive aux plus grands.

-Quittons ce projet pharaonique. Vous êtes considérés par une frange de la population intellectuelle comme un guru gauchiste, après une vie de combat métaphysique qu’en pensez-vous ?
AB – Je suis l’auteur d’une œuvre philosophique essentielle, nullement achevée, que tout le monde peut lire et étudier, et qui est traduite dans toutes les grandes langues. Je travaille en ce moment même au troisième tome de mon cycle « l’être et l’événement », qui s’appellera « l’immanence des vérités ». Par ailleurs, je suis un militant planétaire de l’idée communiste. Je ne vois nulle trace du personnage du « gourou » dans ce double effort totalement rationnel, dont du reste les deux versants sont absolument liés, tout comme, pour Marx, la fondation de la première internationale était liée à celle du matérialisme dialectique.

-Pour rendre la philosophie à nouveau à la mode, pourquoi ne pas rendre publique et même médiatique les clash entre penseurs. Comme ceux des rappeurs. Deleuze, BHL, Marty, Assouline, Belhaj Kacem, vous êtes un plus gros clasheur que Booba.
AB – A part Deleuze, auquel j’ai consacré tout un livre, infiniment respectueux, aucun des gens que vous citez n’est un « penseur ». Ce sont de pauvres essayistes réactionnaires, qui ont tenté, à un moment, de se fabriquer sur mon dos un ersatz de publicité. Ou alors, ce sont des milliardaires devenus sponsors d’eux-mêmes, sans trop de succès vrai. Tout ça n’est que de l’écume. Le fond de l’affaire est que les vérités ont toujours, quand elles apparaissent, bien plus d’ennemis que les opinions fausses.

-Qu’est-ce que le communisme ?
AB – Lisez mon livre « L’hypothèse communiste », c’est un livre simple et complet.

-Dernière question. Si vous ne deviez conseiller aux lecteurs d’apar.tv qu’un seul livre à lire pour cet été 2014 et qu’un seul film à voir, vous opteriez pour quoi ?
AB – Pour le livre, je suggère mon livre « La République de Platon », déjà traduit et publié en anglais, allemand, espagnol, italien et portugais, bientôt en coréen, en japonais et en chinois. Pour ce qui est du film, je recommande « Film socialisme » de Godard, et « César doit mourir » des frères Taviani.

Le cinéma hollywoodien a fait entrer dans son usine à images de tas de gens de toutes sortes, depuis Dieu et ses prophètes jusqu’à Einstein ou Staline, en passant par Napoléon, Léonard de Vinci, la mathématicienne Hypatie ou les trois mousquetaires. L’entrée de Platon, à la fin, est inévitable. Mais il me revient de m’en charger. Quant à mon synopsis, quand vous le lirez, vous verrez qu’un enfant peut le comprendre. J’avoue cependant que les enfants ne sont pas les plus mauvais en philosophie, loin de là.
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Publié le 20/10/2014