Interview

Abdel Raouf Dafri

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Abdel Raouf Dafri est l’un de ces hommes qui nous permettent de ne pas étouffer dans le cinéma français. On ne dirait même pas un souffle nouveau, parce que son cerveau de cinéphile est un hommage permanent à ceux qui l’ont précédé. Une forte personnalité et une ambition marquée, qui s’efface totalement dès qu’on lui parle de ces icônes.
Un César pour son scénario de Un Prophète, un international Emmy Awards pour la saison 2 de Braquo, une grande gueule, une vision, il était impensable pour nous de ne pas discuter avec lui.
Mais voilà le souci : Abdel Raouf Dafri parle comme une mitraillette. On avait prépare une belle liste de questions à lui poser. On n’a pas pu. La conversation part direct. Impossible à contrôler. Dans tous les sens. On s’accroche au train de paroles et on essaie de ne pas rater les idées qui fusent. Au bout de dix minutes, tout le monde se tutoie. Alors on vous met du « tu » d’entrée, parce que, pour une fois, on va prendre un peu d’avance sur le TGV Raouf Dafri. Bienvenue à bord.

Salut..
Salut, d’habitude je n’accepte pas ce genre d’interview. Mais comme tu as réussi à m’écrire trois mails sans faire de fautes d’orthographe, je me suis dit que t’étais pas trop con. Parce qu’avec le web, aujourd’hui, tout le monde s’improvise critique de ciné.
Y’en a pas beaucoup que je respecte vraiment dans ce métier. Bon, y’a Michel Ciment, Jean-Baptiste Thoret… Bertrand Tavernier aussi. Il recommence à faire de bons livres. Avant il était attaché de presse de Kubrick.

Ah bon ?
Oui, aux débuts de Kubrick, mais il ne s’est pas entendu avec lui. Il aurait peut-être dû rester. Les génies sont rarement les gens les plus sociaux du monde. Moi, dans le boulot, plein de fois je dis à des gens « mais ce qu’untel fait est nul » et on me répond « oui, mais untel il est sympa ». Je préférerai qu’il soit un peu moins sympa et un peu meilleur.

Tavernier, c’est aussi Les Cahiers du Cinéma.
Moi, je suis plutôt Henri Verneuil. J’aime le cinéma populaire. Si je veux apprendre quelque chose, j’ouvre un livre. Moi, j’ai une théorie. Tous les gens de la Nouvelle Vague étaient critiques. Ils pensaient tous que les scénaristes ne servent à rien.
Bon, t’as Godard qui écrit lui-même À bout de souffle. Mais tout le monde ne peut pas être Godard. Scorcese et Coppola, ils ne peuvent pas. Godard, il est tout en haut avec Welles, Griffith et Eisenstein.
Bref, quand la Nouvelle Vague dit que les scénaristes ne servent à rien, les producteurs eux voient l’opportunité de moins dépenser d’argent. Ben oui ! T’as un mec qui regroupe trois postes : scénariste, dialoguiste et réalisateur. Résultat, aujourd’hui, il n’y a plus de scénaristes et plus du tout de dialoguistes. Si on voit des films de merde aujourd’hui, c’est en partie pour ça.
Moi, je suis arrivé avec le scénar d’Un Prophète qui m’appartient à 80 %. Il suffit de s’infliger Dheepan pour voir la différence. Sur Mesrine, Jean-François Richet peut confirmer, j’ai tout écrit. C’était magnifique de bosser sur ces films. On a travaillé à trois avec Richet et Cassel, comme De Niro, Scorcese et Schrader sur Taxi Driver.
Je suis très précis dans mes scénarios. Dès la première version, tu vois le film. Un peu à l’américaine. En France, on préfère parler d’atmosphère. Mais non. Il faut raconter une histoire.
J’ai eu beaucoup de chance avec mes deux premiers réalisateurs. Beaucoup moins sur Gibraltar, on m’a bousillé mon scénario.

Pour en finir avec la Nouvelle Vague, on n’a pas l’impression que tous leurs films soient devenus des classiques aujourd’hui ?
Oui et Non. Claude Lelouch a très bien expliqué la genèse de la Nouvelle Vague. La Nouvelle vague c’est la pellicule Kodak qui faisait 400 asa qui permettait de sortir des studios pour filmer avec des caméras très mobiles. La Nouvelle Vague, c’est un peu l’arrivée de l’impressionnisme dans le cinéma. À partir du moment où on a pu mettre la peinture dans des tubes, les peintres sont allés peindre dehors. Parce qu’avant les tubes, il fallait des seaux de peinture pour faire un tableau. Quand on a inventé les tubes, les peintres sont sortis. Quand Kodak a inventé la 400 asa, les réals sont sortis. C’est ça la Nouvelle Vague.

En ce qui concerne les scénaristes, la situation s’améliore en France, non ?

Je ne sais pas. Moi, j’ai eu de la chance. Mais la mentalité de la Nouvelle Vague reste.
En France, Braquo a tout de suite été catalogué comme une série de bourrins. Dès qu’on fait du viril, on est bourrin. Quand j’arrive sur la saison 2, c’est un peu en catastrophe. Je dois pondre un épisode toutes les trois semaines sans arche narrative. Plus de 60 pages de scénar, dialogues compris. Quand je gagne un Emmy Awards, je suis heureux, mais je ricane. Je me dis que ça sent l’escroquerie quand même. Et en même temps, pour gagner ce prix, on a été sélectionné parmi 1.100 séries. Alors en France, quand on dit « série bourrine », moi je dis « je vous encule ».
En fait, il y a aujourd’hui plus d’attention aux scénaristes, mais il n’y a pas plus de talents.

Et puis, il y a eu Un Prophète
Pour Un Prophète, j’avais American Me en tête (Sans rémission, 1992, Ndlr). Je voulais quelque chose avec du lyrisme. Mais, le lyrisme, ce n’est pas le truc de Jacques Audiard. Il a fallu batailler un peu, mais à l’arrivée ça le fait.
Avant de partir sur Mesrine, je laisse des conseils à Jacques. Les dix commandements de ce que je voulais retrouver à l’écran et qui était dans mon scénario. Après, je pars sur Mesrine avec Thomas Langmann à la production. Un type fou, mais j’aime les fous.

Ensuite, c’est Olivier Marchal qui me demande pour la saison 2 de Braquo. Mais les fans de Marchal n’aiment pas la saison.
Et c’est là que Marchal montre son vrai visage. Il commence à dire du mal de moi, à balancer pour se dédouaner, alors que c’est lui qui m’a fait venir. J’ai demandé à un de mes frangins de l’appeler. Un mec gentil mais dangereux. Il lui a donné son nom et lui a demandé de se renseigner sur lui. Marchal a dû le faire puisqu’il a arrêté d’un coup de baver sur moi. Moi, je n’ai pas grandi dans les beaux quartiers. Lui, il dit qu’il a côtoyé les grands bandits. Tu parles, il était inspecteur à Versailles. Je l’ai déjà recroisé, mais il fait semblant de ne pas me voir. Moi, je me tape des barres de rire.
Au final, moi, j’ai construit chaque saison de Braquo pour qu’elle soit différente de la précédente. Et pour la quatrième, j’ai voulu revenir à la première, comme un pied-de-nez.

Sauf que la quatrième est beaucoup plus alambiquée que la première, plus complexe.
Oui. Le cinéma, c’est comme la BD. Quand on a inventé la ligne claire en BD, on l’a tuée. Il faut lire Scalped en BD. Le jour où HBO l’adapte, on aura une série de fils de pute.
Je reviens à Braquo. Fabrice de la Patellière, responsable de la fiction chez Canal, me dit qu’il y a trop d’intrigues. Mais non, il y a juste ce qu’il faut. Si ce n’est pas un peu complexe, pourquoi les gens achèteraient les DVD ? Pour revoir une série qui ne nécessite pas de deuxième lecture ? Les gens n’ont pas d’argent à perdre à ce point là. On a une base de fan de malades. 133.000 pendant qu’Engrenage en a 40.000 en dix ans.
Le Bureau des Légendes devait être super. Mais il n’y a pas assez de choses. En France, on privilégie la pédagogie et la ligne claire de narration. Dans Braquo, il y a plusieurs intrigues, parce qu’on ne prend pas les gens pour des cons.
On m’a aussi reproché de ne pas faire évoluer les personnages. Mais les persos principaux sont des icônes. Des archétypes. On ne touche pas aux icônes ! Si vous faites un film sur Jésus Christ, les gens veulent voir la crucifixion à la fin. Et un peu la résurrection, mais pas plus… Si vous leur montrez que le Jésus est au Seychelles dans un transat après la résurrection, vous êtes mort. Pourquoi c’est Alain Chabat qui fait le meilleur Astérix ? Parce qu’il ne touche pas aux persos principaux. On ne touche pas à Astérix et Obélix. Du coup, Chabat qui est malin, s’amuse avec les personnages périphériques.

C’est vrai que des persos comme Vogel ou Brabant ont vraiment de l’épaisseur.
Brabant, au début, pour moi, c’était un blanc. Mais on m’a dit qu’il n’y avait pas assez de noir du côté des gentils. Bon, moi ça me fait rire, parce que je ne trouve pas qu’il y ait des gentils et des méchants. Mais j’ai écouté. Avec moi, tout le monde bosse, tout le monde donne son avis. Et je l’écoute !
On m’a aussi reproché que les personnages vont de merdes en merdes. Qu’ils ne changent pas. Mais on ne demande pas pourquoi Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire ne fait que des conneries. Ni pourquoi Jesse, le personnage d’Aaron Paul dans Breaking Bad n’a que deux modes d’expression : camé et chouinard.

Ce sont des archétypes, mais ils ne sont pas manichéens.

Comme pour Mesrine. Langmann me dit qu’il le voit comme un héros. Mais moi non. La chance qu’on a eu, c’est de rencontrer tous ses proches. On a vraiment travaillé la complexité du perso. J’ai eu accès à des lettres très personnelles.

Tu travailles toujours sur des zones grises.
Oui, on ne demande pas à Scorcese de faire des comédies. J’ai grandi avec Scorcese, Kurosawa. Et puis, je suis fils d’Algériens immigrés, intelligents mais analphabètes. Moi, Bonello, ça ne me parle pas.

On recherche des films intellos en France, mais Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ne se fait pas descendre non plus ?
C’est un film colonialiste que Pétain n’aurait pas renié. Le perso de Clavier dit « j’accepte les juifs, les noirs, les arabes, les chinois du moment qu’ils sont comme moi ». Ce que dit ce film est nauséeux : « Oubliez vos origines, votre culture ! Désintégrez-vous et on vous aimera… peut-être ! » Remarque, au moins, c’est un parti pris que la plupart des films d’auteur n’ose même pas. Mais j’ai failli vomir devant la scène de La Marseillaise. Franchement, j’ai beau aimer mon pays, l’hymne national me tombe des oreilles. Je préfère Le Chant des partisans et L’Internationale qui ont un autre coffre question mélodie… Au sujet de Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu, il faut regarder la vidéo de Jean-Baptiste Thoret, c’est la meilleure analyse du film qui ait été faite.

Par contre, les critiques ont assassiné Les Tuches, alors que c’est une comédie intelligente.

Parce que Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, c’est Paris. Et Les Tuches, c’est la province. À Paris, ils méprisent la province.
Regarde, Canal+, avant, c’était la province. Les Nuls, Garcia, ils n’étaient pas Parisiens. Ils venaient de la base et ils connaissaient les Français. Aujourd’hui, Canal, on dirait la rédaction des Inrocks. Moi, je veux m’adresser à toute la France. Regarde, toute la presse parisienne tapait sur le FN, aujourd’hui le FN est tout en haut. Si j’ai une mauvaise critique dans Les Inrocks ou Télérama, mais je m’en branle, personne ne les lit. Pour moi, les critiques qui comptent c’est Télé 2 Semaines, Télé Poche et Le Parisien.

Que penses-tu du travail en pool à l’américaine ?
Les Américains travaillent en pool pour gagner du temps et produire régulièrement une saison par an. C’est le principe industriel avec un général (le showrunner) et ses soldats qui obéissent sans broncher. En France, on aimerait bien en faire autant, mais y a pas de talent
Je bosse seul parce que je vais plus vite tout seul… Mais si je trouve un/une scénariste rapide et talentueux(se) je bosserai avec. Ce que ça change ? Je ne peux pas dire, si ce n’est une chose : quand t’es tout seul, personne discute tes décisions

Quelle est ta série culte ?
The Sopranos.

J’ai lu que Jean-Claude Carrière t’a cité…
Ah ouais ? Lui, c’est un monstre. Scénariste, historien, écrivain… Un tueur ! Richet bosse avec lui sur un diptyque sur le Marquis de La Fayette, c’est le grand projet de Jean-François.
(le lendemain de l’entretien, un SMS d’Abdel dira « Devine qui j’ai croisé dans ma rue. Monsieur Jean-Claude Carrière. Marrant la vie. »)

Comment tu viens à l’écriture au départ ?

Par la lecture. J’ai toujours dévoré des livres. Comme j’avais de la gouaille, j’ai fait de la radio. On m’a proposé de faire du stand up. Mais j’ai préféré partir sur le ciné. C’est en 1995 que j’ai eu deux coups de fil. Un pour le Commissaire Moulin et un de Nicolas Boukhrief de Canal.
Tiens, je vais te raconter une anecdote que Boukhrief m’a rapportée. À l’époque, un Anglais et un Américain se pointe avec un scénario. Boukhrief le fait tourner chez tous les grands producteurs de Paris. Ils ont tous refusé. Ils ont dit qu’ils ne comprenaient pas le scénar. C’était Usual Suspect.
Boukhrief me dit : « Voilà où en est le cinéma français ». Donc, je me barre quelques années et je reviens avec Un Prophète.

Tu dis que tu dévores des livres. Pourquoi ne pas écrire des bouquins alors ?

Il faut des années pour faire un livre. Et je ne sais pas si je saurai ciseler les phrases. Et puis, j’ai lu trop de grands. Hugo, Dumas… je suis un nain à côté.
Le cinéma, ça va vite. Par exemple, mon premier long métrage. Mon producteur Marc Missonnier me pousse tout le temps. Le scénar est bouclé, le casting est fait avec des mecs pas connus mais qui vont exploser.

De quoi il va parler ?
De la guerre d’Algérie. Une équipe de mercenaires qui doit aller en territoire ennemi récupérer un officier français pour satisfaire sa famille de la haute bourgeoisie.

Un sujet tendu.
Oui. L’OAS a tué un peu plus de 2 000 personnes, plus de 12 500 selon le général de Gaulle dans ses mémoires. Je m’appuie sur l’histoire. Sur les écrits de Massu, d’Aussaresses, des officiers français… Bref, de tous ceux qui ont vécu au cœur de la guerre d’Algérie. Dans l’esprit, j’aimerai un truc à Cimino avec Voyage au bout de l’enfer. Une fiction qui se pose et s’appuie sur une réalité dure.
Moi, ma position est très claire : l’armée coloniale française a fauté là-bas. Nous, les Français, on a massacré.
Pourquoi De Gaulle se débarrasse de l’Algérie ? Si l’Algérie devient française, elle devient définitivement un département français et 8 millions de musulmans se verront attribuer un passeport et une carte d’identité. Ok ! Une famille de français fait en moyenne 3 enfants. Mais les musulmans en font 8 à 12 par famille. Vingt ans après, la France aurait été très basanée (rires) voire musulmane. C’est pour ça que De Gaulle leur donne l’Algérie. Par calcul démographique. C’était un pragmatique.

On finit par du plus léger. T’es conscient que tu as empêché plusieurs milliers de personnes d’arrêter de fumer avec Braquo ?
(Rires). Ouais. Pourtant, tu vois, Karole (Rocher, qui joue Roxane Delgado) ne fume pas autant. Moi, je n’ai jamais même tiré une taffe. Mais je trouve ça beau sur un plan cinématographique. C’est encore le cinéma de ma jeunesse. Bogart, Steve Mc Queen et tout les autres du même tonneau.

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Publié le 09/10/2016