Cinéma

L’infiltration de la Cérémonie des César par Zoé Sagan

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Il y a trop de monde, il faut patienter pour rentrer. A côté de moi, j’ai une comédienne seconde zone qui veut pousser tout le monde pour passer. C’est la rébellion de la salope. Sa dernière tentative. Elle voyait son corps se flétrir, elle savait que le système ne lui pardonnera pas. Elle convoquait sa dernière copine actrice célibataire. Elles se préparaient pendant des heures devant leur miroir. Elles avaient investit beaucoup dans cette soirée. Des chaussures neuves, du maquillages étincelant, une nouvelle coupe de cheveux, des crèmes pour le corps, le visage et les mains, tout était là pour attraper le producteur divorcé et esseulé. Elles voulaient au moins être les femmes de la seconde chance. C’était maintenant ou jamais. Ça passe ou ça casse. Les collants étaient brillants, la lingerie sans tâches, elles allèrent jusqu’à s’échanger les sacs à main pour se donner plus de puissance. C’était des femmes neuves. Le temps d’une nuit…des César.

Moi j’ai froid. Je suis habillée comme une catin de l’ancien-régime. Je ressemble à une pute pour prince saoudien. Je ne pouvais pas rentrer sans être habillée, j’ai du faire un effort. Je ne maitrise pas les talons que Alex Lutz m’a prêté. Je ne veux pas lui niquer, mais à ma première montée des marches je crois que c’est mort. C’est de la faute de la salle Pleyel, pas de la mienne. J’ai un grand chapeau en velours, et une cape en laine, j’arrive comme Zorro, j’ai pas d’épée mais je suis une lame de fond. J’ai sur moi des joints de weed pré-roulé, un enregistreur en plus de mon iphone, au cas où, je ne me déplace pas pour rien. J’ai en plus travaillé, pour la première fois, j’ai fait des recherches approfondies sur les hommes de l’ombre qui composent cette assemblée. Ceux qui s’apprêtent à virer les têtes de gondoles fatiguées et abimées comme Gad Elmaleh, Franck Dubosc ou Dany Boon. Ah oui j’oubliais aussi François Berleand. Juste un message en passant, pendant que je suis là.

Tu vois Berleand les gilets jaunes qui te casse les couilles, qui t’emmerde, qui te font chier comme tu dis, c’est ceux qui te permettent de vivre comme un gros porc. Tu crois que ces millions de français vont hésiter encore longtemps ? Ton public petit bourgeois est évidemment d’accord avec toi. Mais eux aussi ils commencent à comprendre que les privilèges vont se raréfier. Combien ça coûte de venir te voir ? Combien tu prends pour faire croire que t’es plus un second rôle ? C’est le prix d’une caisse de vin non ? Si tu veux être devant pour espérer voler un de tes postillons ça coûte quoi ? Une journée à la mer ? Un forfait de ski ? Un plein d’essence ? Franchement papy tu déconnes complet à force de déconnexion. A force de dîner avec des macroniens tu as vu trouble. Tu as cru que tu en étais. Que tu étais au coeur du game. Que ta parole était écoutée entre deux portes par le boss. Tu pouvais influer sur la politique intérieure française. Tu étais l’espace d’une année le Che français. Copain avec Cohn Bendit et l’affreux, l’ignoble, le traitre Goupil. Tes nouveaux copains ne sont pas fiables. Tu as tenté une sortie de route. Pour espérer avoir un sms d’Emmanuel. Tu veux être sa comédienne d’État. Tu veux être là quand le château prendra feu. Tu veux être là quand Brigitte ne rentrera plus d’Amiens. Tout ça pour être seul avec lui l’espace d’un instant. C’est étrange pour un comédien d’être à ce point groupie. Il a du te toucher la corde sensible. Enfin j’imagine. Demain on t’entendra dire que Benalla est un mec extraordinaire, une grande âme, un héro de la République. Qu’il faut faire un film sur lui, avec lui. Qu’il incarne le mâle méditerranéen qui manque tant. François tu as déconné sévère. Ton attachée de presse a du te le dire. Ton banquier aussi bientôt. Et puis les producteurs de films aussi. Eux ils pensent bien pire que toi, ils ont des envies de meurtres, mais ils ferment leur gueule. Pas toi. Tu étais mal luné et tu t’es dis, tiens si j’ouvrais ma gueule en disant que le peuple français qui souffre le martyre n’est qu’une merde. Une sombre merde. Méritant mépris, violence et pourquoi pas enfermement. T’es un artiste mec. Un vrai. Le poids des kilos de roastbeef dans ton estomac gras comme tes mots risque de te rester en travers de ton trou du cul. Je parle comme toi hein. Je prends de la hauteur. Je comprends hein tu es resté en sortant de scène trois ou quatre heures dans un embouteillage et là bam la révélation tu t’engages. Tu vas enfin dire ce que tu penses. De toute façon les gilets jaunes ils ne te reconnaissaient jamais dans les films. Tu étais « tu sais là l’autre mec, le vieux toujours un peu dépressif, de mauvaise humeur, mais si tu sais ce gars là en forme de droppy, tu vois pas ? Il est dans plein de seconds rôles. Oh merde je retrouve pas. » Maintenant ils vont enfin retenir ton nom. Ça sera plus simple pour ne pas venir te voir. Bonne retraite l’ami. La bise à toi et Emmanuel. Bravo mes winners. La France est à vous. Le monde vous appartient.

En rentrant dans le théâtre, je sais d’avance que toutes ces connes ont demandé à des négresses des champs comme moi de leur chier un discours pathos et larmoyant pour avoir l’impression d’être engagées. Il va y avoir une vanne ou deux politiquement correctes sur le gouvernement et les gilets jaunes. Un petit clin d’œil au ministre. Un mot sur l’exilé fiscal Karl Lagerfeld. Mais pas trop, juste de quoi applaudir devant les caméras. Il est de bon alois de sur-jouer le côté je me fais chier. Pendant que les français s’entassent dans des salles obscures sous néons pour débattre du futur de leurs enfants, le monde du cinoche est plus infantile que les cours de récréation française qui hurle à chaque récréation depuis deux mois : MACRON DÉMISSION. Même des enfants en CP sont plus courageux que les gens avec qui je partage cette soirée. Bien sûr j’ai une place de merde. Je ne vois rien. Je suis avec les raclures. Les demi-salopes. Celle qu’on invite par politesse. Pour qu’on ne me parle pas trop je décide de ne parler ce soir qu’en anglais. Les français ne parlent qu’une trentaine de mots, ils ont tous honte de me répondre en anglais, c’est un moyen de les distancier. J’ai surtout fumé une nouvelle herbe qui me fait ne plus toucher terre. C’était mon unique moyen pour rester calme et détendue. J’étais tellement parano que je pensais que tout le monde savait que je venais de me défoncer. J’étais comme dans un hamac de nuage. La paupière tombante et le sourire niais. Je savais que j’allais les défoncer. Mais je prenais le temps. Je voulais l’inspiration, d’un coup d’un seul. Je ne voulais pas que ça ressemble à un travail. Il fallait que ça soit aussi naturel qu’un enfant qui mange du chocolat.

En m’asseyant, j’entends la conversation de deux amies, qui mérite un instant d’arrêt.

-Tu sais que les nommés ont du décaler leur petite sauterie du samedi au Fouquet’s, parce qu’en France depuis 14 semaines, le samedi c’est « Gilets Jaunes ». Je peux te dire que venir manger au Fouquet’s un Dimanche, tu imagines, ça ne parlait que de ça, pas de la souffrance des gens dehors, non, du fait que l’organisation a du décaler du samedi au dimanche. Bientôt, ce monde n’osera plus venir dans le 8ème arrondissement de Paris. Le peuple aura repris la place publique.
-T’es drôle ma chérie. Regarde le Edouard Baer en Mademoiselle de Joncquières, c’est vraiment devenu un petit marquis celui là. Sa nonchalance a été remplacée par sa suffisance.
-Euh, check plutôt Mélanie Thierry et Elodie Bouchez, elles ont la chatte en feu, elles pensent être Cléopâtre ce soir. Tiens et regarde moi Romain Duris, la dernière que je l’ai vu lui il était tellement défoncer qu’il parlait seul à un plafond en pensant sincèrement que Dieu était en train de lui dire qu’il aurait un César.
-Mouais, classique. Ils vont tout lâcher sur Lily-Rose Depp, ça va encore rendre fou les pauvres, ils vont gueuler népotisme, blablabla. Moi je l’a trouve mignonne cette nouvelle petite. C’est une enfant. C’est leur enfant maintenant.
-Imagine ce soir, le mec annonce au micro, pour le César de l’ignominie sont nommés : Roman Polanski qui a reconnu avoir eu une relation sexuelle avec une jeune fille de 13 ans. Luc Besson qui va bientôt devoir répondre aux très jeunes femmes qui l’accusent de viols en masse. Frédéric Mitterrand et Daniel Cohn-Bendit pour l’ensemble de leurs oeuvres.
-Ouais je sais c’est ouf. L’année dernière Adjani disait « Dans les maisons de production ou chez les décideurs, j’ai souvent entendu : « Toutes des salopes, toutes des putes de toute façon ces actrices ! » qu’est ce que je peux rajouter. On me dit vulgaire dès que j’emploie le mot pute alors je laisse faire les anciennes icônes. Une grande avocate qui s’était occupé d’affaires du cinoche français avait dit que « le cinéma français a protégé les agresseurs sexuels, les violeurs, un fonctionnement de traite des jeunes femmes…Tout le monde savait que cela existait, du producteur aux acteurs jusqu’aux concierges des hôtels….Il y avait un nom de code « un oreiller complet », cela voulait dire une chambre avec une fille. Cela se produisait lors du festival de Cannes […], des immeubles entiers se taisent. Des professions et des corps de professions entiers se taisent. Se taisent et ont intégré l’idée que le viol fait partie du métier. »
-Oui je me souviens, c’est comme Julie Delpy qui a révélé avoir été agressée sexuellement à l’âge de 13 ans lors d’une audition avec un réalisateur… Et puis, je crois, Elisa Tovati qui avait dit : « Quand j’ai commencé les castings entre 15 et 18 ans, trois ou quatre fois, comme c’est arrivé à presque toutes les jeunes actrices qui sont les proies de gros porcs. Ce sont des castings où l’on vous demande de vous foutre à poil sous prétexte que c’est pour le rôle d’une fille un peu sulfureuse. » Elle avait même offert les remarques d’un comédien « très connu » sur le tournage d’une fiction : « Viens, je vais te faire un petit détartrage », en lui bloquant la porte de sa loge.
-C’est pareil pour la #liguedulol. Qui osera dire que les journaux comme Slate, Vice média, Les Inrocks ne savait pas. C’est exactement comme Weinstein pour Hollywood ou Besson pour les César. Je sais pas moi c’est comme Chirac et les emplois fictifs, Sarkozy et Kadhafi, Macron et Benalla. Je veux dire tout le monde sait. Mais personne ne dit rien.
-Surtout qu’ici ce soir tu as la crème de la bien-pensance. Ça prône l’égalité des culs. Ça fait du dîner de charité antiraciste. Mais fondamentalement ils te méprisent. Toi le pauvre, le jeune, le vieux, le clodo, l’enfant, l’handicapé, le nouveau né, la femme enceinte, la femme malade, ils vous pissent dessus. Et ils trouvent que c’est déjà beaucoup de vous offrir leur urine. Ils pourraient la monnayer en Chine.
-Tous les films produit ici prônent la diversité, la tolérance, l’amour de l’autre mais c’est fait pas des gens qui vivent souvent comme des porcs et qui méprisent profondément le public donc le peuple. Combien de temps cela va t’il durer ? Le plus terrible c’est qu’ils sont globalement incultes. Bêtes. C’est des idiots. Ils n’ont aucune idée originale. Ils achètent des textes au rabais à des écrivains pour essayer de voler un bout d’âme, un instant de vérité dans leur vie faite de fausseté et de mensonge.
-Ils nous font la leçon à longueur d’année. Ce qu’on doit voir, lire, écouter pour leur ressembler ou pour les renflouer. On doit virer l’ancien régime.
-Kad Merad tu sais qu’il prend pas moins de 800 000 euros par film maintenant ? Tu imagines toi un chèque à ton nom de 800 000 euros pour un mois de tournage ?
-Avec les Ch’tis », il a gagné 2 million. Avec « L’Immortel il a touché 1 million, comme sur « L’italien ». Mais tu sais c’est rien ma belle, Daniel Auteil il monte pas dans un taxi pour moins de 2 millions. Tu crois quoi toi, c’est la mafia ici, ça rigole pas.
-Quand j’y pense, le mec de Bienvenue chez les Chtis il habite en fait dans un palace dans le 7ème arrondissement à Marseille, le mec est le plus blindé du quartier des blindés, pas loin de Ruquier, ils ont fait exploser le mètre carré, je crois qu’ils en sont fiers. Les agents immo les appellent les gentrificateurs. Ils virent les pauvres et les remplacent par les riches. Je ne comprends pas pourquoi les Gilets Jaunes s’en prennent à des députés, des ministres ou à des sénateurs qui touchent quoi 6000 ou 8000 euros par mois. Quant d’autre en bectent des millions, des milliards. Ce n’est pas économiquement rationnel. Tu vas me dire oui mais il y a l’argent public d’un côté et l’argent privé de l’autre. Ok, mais ça n’empêche pas.

J’étais heureuse d’avoir entendu tout ça. J’étais stone et j’ai essayé de regarder si je ne voyais pas Doria Tillier. Elle m’avait envoyé un message très gentil. Elle était la première à comprendre que le vent était en train de tourner. Elle ne voulait pas pour autant ruiner sa carrière dans le vieux monde. Mais elle me proposa quand même une invitation pour le diner je crois contre le Sida. Elle savait qu’il se passait quelque chose de mon côté. Sa curiosité spontanée et sympathique a fait que je lui ai donné un film. Immédiatement. Sans réfléchir. Ce qui est plus problématique c’est que son petit ami, l’enfant d’un humoriste du milieu du 20ème siècle, m’a aussi contactée immédiatement derrière. Comme un effet de levier, par curiosité jalouse, elle avait du lui parler de moi, il a du se renseigner, et il a compris que je lui avais niqué son gagne pain. Que c’était fini pour lui. Comme ubérisé.

Je me dis c’est dommage, elle n’est pas encore libre pour jouer vraiment. Ça va venir, il faut encore qu’elle se détache de ses chaînes. Mais elle est plus douée que les autres, c’est pour ça que les filles ne l’aiment pas. Elle a ce qu’il leur manque. De l’humanité et de l’humour. Donc Doria, je te le dis ici, après cette publication tu n’auras plus le droit de m’écrire, mais sache que tu seras celle à qui je proposerais quand même de jouer le rôle de ma vie. Ce jour là, tout ce petit cirque se sera écroulé. Les villas en Corse seront en vente sur le bon coin. Les voitures de sport seront de vagues souvenirs. Les notes de frais à Cannes ne seront plus remboursées par personne. On se remettra à faire du cinéma comme on prépare des mauvais coups. Et non des booms pour adolescents boutonneux qui passent leur temps à se lécher le cul de peur de ne plus en être.

Ici, personne ne parlait de cinéma, mais vraiment personne. C’était plutôt tu as vu la stories de machin ou machine sur Instagram ? Tu as vu lui il se sert de ses enfants pour amadouer le jury ? Tu imagines sa fille dans quoi 20 ou 30 ans comme elle va lui en vouloir de l’avoir affiché dans cette galère. Tu sais quand les gilets jaunes auront gagné. Tu imagines ses enfants, « mais putain papa pourquoi tu nous as instrumentalisé publiquement pour les affaires de ta société de production ? Ben nous vivions à cette époque dans un 8 pièces haussmannien au centre de Paris, pas un studio à 4 comme aujourd’hui. Il fallait payer. Je prenais beaucoup de drogue. Tout le monde me disait que j’étais un génie. Le producteur du futur. Je ne me rendais pas compte, vous allez me pardonner hein ? Non papa, jamais, notre vie c’est pas du cinéma que tu le veuille ou non. »

Une autre attachée de presse fan d’une des jeunes actrices nommées, lui dis « mais ma chérie tu me fais tellement kiffer avec tes stories, t’es trop forte, tu sais quand tu t’es moqué gentiment de ton prod en disant que c’était un député en Marche, c’était trop golerie, ça m’a fait la journée, viens boire une coupe avec moi, faut que je te présente ta prochaine cible, il est très très riche, il blanchit, enfin il investit en ce moment beaucoup dans le cinéma français, il adore les beurettes, tu as une carte à jouer. »

En attendant mon tour pour boire, un producteur avec une barbe dégueulasse, me dit :
-J’ai entendu parler de toi, ça fait un moment que je voulais te parler, pourquoi tu fais tout ça ?
-Euh déjà bonjour. Et ça veut dire quoi tout ça ? C’est un interrogatoire ?
-Euh non, excuse moi, pardon, je ne me suis pas présenté, c’est moi qui présente des films ce soir. Et j’ai pris l’habitude de te lire sur mon Facebook depuis un an, je crois te connaître, excuse moi, vraiment, j’adore ce que tu fais, c’est frais, ça fout la merde, c’est exactement ce qu’on recherche.
-Déjà je ne suis pas un produit marketing comme tes actrices ou tes films. Attrape moi une coupe, ils vont se pousser si tu vas gagner.
-Tu as peur de rien toi.
-Peur de quoi ? De vous ? Je lol. C’est vrai que tu as de grandes mains, tu pourrais techniquement m’arracher la tête, là comme ça, avec mon corps fil de fer, je ferais surement un vol plané dans l’assistance, mais je sais que pas un ici n’a de couilles, pour moi vous êtes pires que les actrices, vous passez votre temps à vous contempler dans votre miroir, vous pensez être des hommes, mais non, vous êtes des narcisses féminisés prêt à tomber dans votre reflet.
-Tu as sans doute raison. Tu étais à la Maison du Caviar fin Décembre c’est ça ?
-Qu’est-ce que ça peut faire ?
-Non mais j’ai adoré vraiment, on a posé ce texte sur mon bureau, alors que je l’avais déjà lu sur facebook. C’est fou non ?
-Waouh l’excitation de ta vie est incroyable.
-Tu n’aimerais pas travailler pour nous ?
-La dernière fois qu’on m’a dit ça, j’ai terminé dans un appartement où les mecs voulaient organiser une partouze mais ces connards étaient tellement défoncés à la coke qu’ils savaient qu’ils ne banderaient pas. Il y avait je pense la moitié de tes concurrents, c’était pitoyable.
-Non mais tu n’es pas obligé de nous voir, on peut travailler à distance, notre meilleur scénariste est au Canada, on fait juste des skype avec lui.
– Cherche pas Man. Si tu veux que je te dise oui, alors tu me laisses écrire tout ce que tu dis, là maintenant. Et tu me dis vraiment ce que tu penses de ce que tu produis.
-Disons que tu n’as pas tord sur tout tes constats. Il y a un turn-over qui est en train de s’opérer. Les acteurs ne le savent pas encore. Ce n’est pas pour rien que les dossiers sortent sur Dani et Gad. Si tu veux vraiment mon point de vue, je pense que ce n’est que le début. Ça va s’accélérer cette année.
-Et donc tu les laisse tomber comme des vieilles chaussettes et tu cherches de la nouvelle chair fraiche tel un vampire des salles obscures ?
-Je cherche plus de vérité, je veux un ton de la rue. Plus des vannes de Kev Adams je suis d’accord.
-Tu es riche comment ?
-Comment ou combien ?
-L’un ne va pas sans l’autre. Tu peux me répondre.
-Mes sociétés sont riches, pas moi. Tu sais Zoé, ici il y a beaucoup de gens nocifs. Tu devrais te mettre des limites. Ils sont prêts pour te démolir de l’intérieur. Ils n’ont plus d’âme, ils n’ont rien à perdre. Les pires c’est eux. Ce qui n’ont plus rien à perdre. Quand ils vivent avec le démon dans le caleçon. Quand Satan contrôle leur désir.
– Ça c’est que disent tout les mecs qui font de l’optimisation fiscale. Ce terme vide me rend folle. Vous faites vos films comme ça. Vous ne faites plus du cinéma. Vous faites de l’optimisation cinématographique. Mais voilà, je vais te raconter ce que tu vas produire. T’es prêt, c’est pas long. J’ai ça dans un vieux dossier. Donc, voici en exclusivité ton prochain programme court. C’est une série qui s’appelle « Les Daeshiens ». Un South-Park édulcoré pour les cailleras. Une série courte qui cartographie le capitalisme mortifère et autophage du début du 21ème siècle. C’est filmé en France au milieu du salon d’un HLM. Il y a Abou Katoon dit Abou Kat ou Abou Chaton pour les intimes.

Il a trois frères, le gigolo, le rigolo et le mongolo. Le père est là mais absent et silencieux. La mère pense être du bon côté de l’histoire. Elle n’est pas sortie de chez elle depuis un an. Elle reste du matin au soir devant BFM TV. Il y a le voisin raciste Jean-Jacques qui a du se convertir. Jean-Jacques se fait appeler Mohammed le Bledard. Il y a la vieille de l’immeuble qui est la dealeuse de kétamine. Au rez-de-chaussée se trouvent l’imam et le rabbin. Ils vivent en coloc pour une nouvelle télé-réalité filmé 24/24. Abou Katoon est sur internet l’Emir Abou Chaton. Un dissident. Il envoie des jeunes en Syrie. Il fait des vidéos depuis son salon. Mais est amoureux en secret de Nabilla et d’Hanouna en même temps. Abou Chaton se cherche. Va-t-il se trouver ? Réponse à la fin de la saison 1.
-Zoé, écoute, prends ma carte, appelle moi la semaine prochaine, je serais en Italie mais je répondrais, appelle moi n’importe quand, amuse toi ce soir et surtout prends soin de toi.
-Ouais, ouais, t’inquiète.

Derrière moi, il y avait une journaliste de Vogue qui parlait de moi à un dirigeant de Condé Nast. C’était grillé. Encore deux qui voulait m’en mettre une pour avoir dit publiquement ce qu’ils se racontent dans leurs alcôves. Ils surveillaient toute ma génération, je ne vois pas pourquoi on ne pouvait pas faire de même avec eux.

Heureusement, une journaliste de Gala, avec l’œil étonnamment intelligent pour travailler dans cette poubelle, est venue m’informer des dossiers cachés de beaucoup d’acteurs. Elle me disait que mon système interne était moins fiable qu’avant. Elle me reparle de mon texte sur la Maison du Caviar en me disant tu crois vraiment que Jérôme Commandeur et Laurent Lafitte sont concernés par les dames ? Je réponds instinctivement « quoi ils se la prennent dans le cul ? »
Elle se mit sur la pointe des pieds, elle était très belle, c’était sans doute le karma le plus puissant de la soirée, la meuf travaillait chez Gala mais pouvait défier le Dalaï-lama. C’était troublant. Je crois qu’on s’aimait bien. Nos mères ou nos grand-mères avaient du faire des guerres ensemble. Elle n’était pas obligée de m’aider, elle prenait même des risques, mais elle le faisait, sans poser de questions. Une fois qu’elle avait trouvait les deux zozos dans la foule, elle me les montra du doigt en disant, « maintenant zoé, fais ton taff, et observe, observe bien ce jeu mondain, check ce jeu de dupes. Les femmes savent toutes, comme les hommes mais tout le monde joue la comédie, tu me diras ils sont payés pour ça. Et Zoé, arrête de dire du bien de Marie-Ange Casta, ok elle est très jolie, mais elle a un QI sous le niveau de la mer.»

Un mec venait d’entendre notre discussion, et timide, me tape sur l’épaule en me demandant si je suis bien Zoé Sagan ?

-Euh oui. Et vous ?
-Alors ça c’est incroyable je parlais de vous encore hier soir dans un diner, et me voilà à côté de vous, c’est incroyable n’est-ce pas ?
-Mouais, pas vraiment. Vous pouvez me trouver un verre ?
-Oui bien sur, attendez moi ici une seconde, je dois vous dire quelque chose. Ne bougez pas hein.

Une actrice jalouse, me pousse avec son coude, je savais que je prendrais pas des tartes venants des hommes mais des femmes traitres, de celles qui acceptent la place de prostituée qu’on leur attribue ici. Heureusement le mec revient et capte la situation. Il embrasse la meuf sur la bouche, en lui disant, « si tu ne connais pas Zoé, laisse moi te la présenter ! »
-Bonjour, enchantée, moi c’est la fille à qui tu viens de mettre un petit coup de coude de salope, l’air de rien.
-Je sais très bien qui tu es. J’emploi le même terme que toi, mais avec un mot en plus, GROSSE salope.

Là, le mec fit une tête déconfite et se sentit le droit de s’interposer tel un éditeur possédé par le verbe.

-Je ne peux pas te laisser dire ça ma chérie. Zoé c’est une ôde à l’anonymat, à la satire et la liberté de parole. Zoé aime la France. Elle veut défendre sa langue. Une langue de rue. Certes. Mais une langue quand même. Zoé elle veut inventer son argot avec son tempo. Zoé elle veut rapper. Mais rapper sexy. Ça doit sonner. Rodéo sonore sinon rien. Un rappeur qui foire une rime et c’est toute la chanson qui s’écroule. Un bon petit texte c’est comme une bonne chanson. Il n’y a pas vraiment de règles. Surtout ou sauf si tu ne veux pas faire ce qui a déjà été fait. Le secret pour inventer c’est de foutre en l’air toutes les règles, surtout les siennes. On a tous tendance à se créer un petit système de règle qui nous enferme. Pète tout, laisse toi aller. On dirait une chanson de jeunes fils à papa du Larzac avec des dreadlocks. Mais au fond ils sont moins cons que les autres. Ils kiffent la vibe. Ça zouk sous le sunshine. Ça fuck le système.
-C’est difficile de parler jeune n’est-ce pas ?
-Non mais je suis très sérieux. Regardez autour de vous. Tous ces visages attristés sur leurs téléphones. Tout ces petits mouvements de pouces qui frappent un écran lumineux à toute allure en espérant recevoir une réponse d’on ne sait où. Ils ne réalisent pas. Ils ne comprennent pas qu’ils sont des esclaves numériques aux ordres d’algorithmes qui les ont hypnotisés.

La meuf qui me fixait pour m’en mettre une a fini par parler, elle m’insultait copieusement, j’étais pas bien. Et quand je ne suis pas bien, je parle vite, très vite.

-Tu continues de faire la maligne toi. D’ouvrir ta grande gueule alors que tu n’as plus le contrôle sur rien. C’est fou ce que l’ego peut amener à faire. Ton personnage qui fait semblant de tout savoir, d’avoir la confiance, le menton haut, parce que quoi tu étais un peu plus grande que ta voisine, tu as eu des seins mieux fait par la nature, mais tu te prends pour qui petite conne. Tu vas redescendre sur terre je te le dis. Là tu fais la dingue parce qu’il y a un mec qui paye. Qui décaisse comme il dit. Mais ensuite ? Ton orgueil t’empêchera d’aller vendre des frites au Mc Do ou des chiffons chez Zara, alors là il se passera quoi ? Le déclassement vitesse grand V. Un tgv droit vers l’enfer. De la grande maison, tu passeras dans un studio. De la femme de ménage tu passeras aux gants mapa. Des hôtels luxueux aux campings. C’est ça le retour au réel ma fille. Alors arrête tes conneries, arrête de faire chier ton monde, tu crois que tu es entourée parce qu’il paye, en fait tu es seule, crois moi il le sait, c’est pour ça qu’il continue de payer, tu es juste un jouet, qui va vieillir. Tu vois les figues quand elles sont juteuses tout le monde vient les attraper. Et puis après elles commencent à se flétrir, à se rabougrir et puis un jour elles tombent. Tu crois que ceux qui s’empesaient de venir les cueillir, ramassent celles qui sont tombées ? Non ils marchent ou roulent dessus sans se retourner. Tu comprends la cruauté de la nature. Alors arrête de capitaliser sur tes charmes. Ouvre des livres. Eduque toi. Sors de ce confort illusoire. Attrape ton destin putain. T’es pas une poule en diamants. Accroche toi ma sœur je sais que tu peux le faire.
-…

Il l’a prise par la main et ils sont partis au milieu de la foule. Je me suis dis : « Encore un mec qui ne m’éditera pas. Encore une meuf qui ne m’oubliera pas. » Puis je suis allée faire pipi.

Aux toilettes, sales comme toujours, j’ai entendu une discussion hallucinante entre une productrice de films et une éditrice :

-Je crois profondément que nous sommes les bonnes personnes, au bon moment, au bon endroit. A mon avis, en plus d’être du bon côté de l’histoire, notre union visible et invisible va être historique.
-Je n’ai pas dormi depuis une semaine. Si, une heure par ci par là. Je suis resté concentrée. Sans boire. Sans fumer. Comme en apnée. J’ai plongé au fond de moi même. Au plus profond. Là où tu navigues en eaux troubles. Là où tu ne vois rien. Plus de sons, plus d’images, plus d’odeurs. Le trou noir. L’extension d’un univers invisible. C’est là où il faut être. C’est ce nouvel espace, en soi, qu’il faut conquérir. Le reste, c’est des illusions.
-…
-Tu vois ce moment où tout t’échappe. Où tu perds le contrôle des évènements. Où tu ne gères plus rien d’autres que les accrocs du quotidien qui s’amoncellent. L’un au dessus de l’autre. Les uns après les autres. Sans n’en résoudre aucun. Et bien, tu vois, ce moment là, c’est ma vie, là, maintenant.

– Attend ça va c’est pas parce que tu n’as un eu un César que tu vas chialer. T’as gagné combien cette année ? Franchement ? 3, 4, 5 millions ? Arrête un peu hein. Pense à ceux qui sont dehors.
-Rien que d’y penser, j’ai froid…
-…dans le dos, oui je sais, moi aussi.

Une fois les mains propres, je suis retournée prendre un verre. Je pense qu’avec tout ce que j’avais enregistré, j’aurais de quoi terminer un livre avec. Mais je voulais quand même en savoir plus sur ces deux femmes que je ne connaissais pas, qui n’existaient pas dans mes bases de données.

Elles continuaient de parler très vite. Elles avaient l’air très intelligentes. C’était bien les seules. Elles écrivaient sur leur téléphone en même temps qu’elles se parlaient.

– C’est fou les changements de paradigmes. Avant les starlettes et autres influenceurs mondains se prenaient pour des nababs, des dieux grec, intouchables, au dessus de la masse. Aujourd’hui comme ça gueule dehors, ils essayent de s’amoindrir. Franck Dubosc n’est plus « qu’un petit clown modeste », Yann Moix « juste un écrivain qui écrit seul chez lui », Marlène Schiappa, « juste une co-animatrice ou une médiatrice », Laurent Ruquier, « juste un fabriquant de jeux de mot », on pourrait continuer comme ça longtemps.
– Ouais, c’est ouf. Tu savais que Hanouna est en lien avec Macron depuis le début. Ils échangent très régulièrement. Quand tu en viens à prendre Schiappa et Hanouna pour faire redescendre une crise majeure c’est que tu as déjà perdu la guerre. C’est comme si Poutine prenait comme conseillère Nabilla pour éradiquer le pouvoir atlantiste. On est tombé sur la tête.
– En même temps, c’est hilarant. Beaucoup ont essayé de se démarquer ces derniers mois et ils ont pris immédiatement le boomerang en plein dans les dents. Après ils ont peur et appellent leur maman. Nous vivions dans une cour de récréation infantilisante. Maintenant que nous rentrons dans une ère plus mature, d’une façon plus intelligente, les « clowns » paraissent bien ternes, avec pas grand chose à dire. Regarde avant-hier c’est Gérard Darmon qui a dit de Dubosc que c’était un bouffon, une merde quoi d’avoir soutenu puis dénigrer les gilets jaunes.
-Toute l’activité réelle a été canalisée dans la construction mondiale du spectacle.
-Oui tu as raison, c’est vrai les algorithmes qui commandent le spectacle.
-Tu vois, je pense que sortir de sa condition d’origine en 2019 est de l’ordre de l’impossible. Tout est tracté et trusté par des conglomérats si massifs qu’ils en arrivent par leur omniprésence à devenir d’une certaine manière totalement invincibles. C’est aberrant. Personne ne s’en soucie. Heureux sont alors les vampires culturels qui cannibalisent l’imaginaire collectif.
-Tu penses toi qu’on est libre sur Facebook et plus largement sur Internet ? En nous laissant libre de laisser les commentaires que l’on veut. Une illusion de démocratie un peu comme lorsque le pouvoir demande aux peuples de voter. On laisse croire que c’est lui qui décide. Qui a le dernier mot. Evidemment il n’en est rien. Les internautes ne contrôlent pas internet qui est détenu par une dizaine de superstructures tout comme le peuple ne contrôlent pas ses dirigeants et encore moins son territoire détenu aujourd’hui de la même façon qu’est le sixième continent internet par très peu d’hyper-structures. Autrement dit, les réseaux sociaux et le droit aux commentaires sont aussi illusoires que le droit de vote dans les démocraties modernes. Tout est truqué. Rien n’est vrai. Tout est pensé stratégiquement pour l’échec irrémédiable des classes populaires.
-Ouais, je sais, tu vois hier par exemple, je déjeunais comme souvent chez Lipp, boulevard Saint-Germain, et il y a tout le temps un clodo avec une tonne de papiers sur lui, un peu partout autour de lui, comme si c’était le dernier à lire dans ce quartier tout ce que les éditeurs publient. Les mecs ne lui lâchaient même pas une pièce. Ils faisaient semblant de ne pas le voir. Jamais. Il n’existait pas. La choucroute dans leur caleçon si, mais lui non. Rien. Ce jour là il a hurlé sur une vieille dame en vison qui rentrait dans la brasserie, « toi qui va faire ta belle à Méribel n’oublie pas de me lâcher une saucisse de ta choucroute ». J’ai trouvé ça merveilleusement beau. Je voulais tout changer. De vie. De métier. De trottoir.

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Publié le 25/02/2019