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« Vernon subutex » de Virginie Despentes

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Pourquoi lui ?
Parce que c’est le roman le plus puissant de la rentrée littéraire et qu’il va déchainer les passions. Parce que Virginie Despentes décrypte le monde contemporain mieux que personne. Parce qu’Houellebecq à côté c’est un enfant de cœur vieillissant. Et surtout parce que l’auteure a encore une fois été visionnaire et qu’elle risque d’interpeller l’opinion publique (nous espérons de tout cœur sans pertes et fracas) avec des passages fictionnels hallucinants comme celui-ci.
« Maintenant, chez Monoprix, il aimerait être venu avec son bazooka. La grosse blonde en short avec ses cuisses immonde qui se sape comme si elle était bonasse alors que c’est une vache, une balle dans la tête. Le petit couple façon Kooples tendance catho d’ultra-droite, elle avec ses lunettes rétro et les cheveux tirés en arrière et lui avec sa gueule de beau gosse et son oreillette qui téléphone dans les rayons pendant qu’ils choisissent uniquement des produits super chers, tout les deux en imper beige pour bien montrer qu’ils sont de droite : une balle dans la bouche. Le thunard obèse qui mate le cul des filles en choisissant sa viande hallal : une balle dans la tempe. La youpine emperruquée avec ses nibards dégeulasses qui lui ont poussé juste au-dessus du nombril, il déteste les meufs qui ont les seins au milieu du ventre : une balle dans le genou. Tirer dans le tas, regarder les survivants déguerpir comme des rats et se planquer sous les rayons, toute cette racaille de merde rassemblée là pour s’empiffrer, avec leurs petites propensions à mentir, resquiller, tricher, passer devant, se faire mousser. Faire sauter tout ça. »

Où le lire ?

N’importe où. N’importe quand. Mais pas chez n’importe qui.
Voilà pourquoi : « Est-ce qu’on pourrait, par pitié, faire deux cents mètres dans la rue sans avoir à supporter leur voile, leur main de Fatima au rétroviseur ou l’agressivité de leurs rejetons ? Sale race, m’étonne pas qu’on leur en veuille ! Lui, il est là à faire les courses au lieu de bosser parce que sa femme ne veut pas qu’on la prenne pour une boniche, et pendant ce temps ces sales feignasses de crouilles traînent dehors, peinards, à rien foutre, entre chômeurs grassement entretenus par les allocations, ils passent la journée au café pendant que leurs meufs triment. Non contentes de s’occuper de tout dans la maison sans jamais se plaindre, et d’aller bosser pour les entretenir, elles ressentent encore le besoin de porter le voile pour afficher leur soumission. C’est de la guerre psychologique, ça : c’est fait pour que le mâle français sente comme il est dévalué. »

Le passage à retenir par cœur ?
« Je suis un homme seul, j’ai cinquante ans, ma gorge est trouée depuis mon cancer et je fume le cigare en conduisant mon taxi, fenêtre ouverte, sans m’occuper de la gueule que font les clients.
Je suis Diana et je suis ce genre de fille qui rigole tout le temps et s’excuse de tout, mes bras sont maculés de traces de coupures.
Je suis Marc, je suis au RSA et c’est ma meuf qui bosse pour m’entretenir (…)
Je suis une violoniste virtuose.
Je suis la pute arrogante et écorchée vive, je suis l’adolescent solidaire de son fauteuil roulant, je suis la jeune femme qui dîne avec son père qu’elle adore et qui est si fier d’elle, je suis le clandestin qui a passé les barbelés de Melilla je remonte les Champs-Elysées et je sais que cette ville va me donner ce que je suis venu chercher, je suis la vache à l’abattoir, je suis l’infirmière rendue sourde aux cris des malades à force d’impuissance, je suis le sans-papiers qui prends dix euros en de crack chaque soir pour faire le ménage au black dans un restau à Château Rouge, je suis le chômeur longue durée qui vient de retrouver un emploi, je suis le passeur de drogues qui se pisse de trouille dix mètres avant la douane, je suis la pute de soixante-cinq ans enchantée de voir débarquer son plus vieil habitué.
Je suis l’arbre aux branches nues malmenées par la pluie, l’enfant qui hurle dans sa poussette, la chienne qui tire sur sa laisse, la surveillante de prison jalouse de l’insouciance des détenues, je suis un nuage noir, une fontaine, le fiancé quitté qui fait défiler les photos de sa vie d’avant, je suis un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris. »


A qui l’offrir ?

A la France entière. Pour que le peuple puisse comprendre enfin où nous en sommes. Lire et plonger dans une parole libre.
Virginie Despentes permet de dégoupiller toutes les doctrines insérées dans l’inconscient collectif. Malgré la virulence de ses mots elle fait du bien. Énormément de bien. A tel point que l’on pense que son roman va devenir culte.

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Vernon Subutex » 1, Virginie Despentes, édition Grasset, 19,90 euros

« Progressivement, sans qu’il y prête attention, beaucoup de potes s’étaient tirés en province, soit parce qu’ils avaient femme et enfants et qu’ils ne pouvaient plus vivre dans un trente mètres carrés, soit que Paris était trop cher et qu’ils avaient prudemment réintégré leur ville d’origine. Passé la quarantaine, Paris ne supportait en son sein que les enfants de propriétaires, le reste de la population allait poursuivre son parcours ailleurs. » "Laurent lui avait prodigué un cours d’introduction à la manche – « si tu as vraiment besoin d’argent, par exemple pour ton hôtel, tu restes debout, tu ne t’assois pas, et tu demandes en souriant, si tu trouves une petite blague à faire tu n’hésites pas, les gens à qui tu t’adresses ont des vies de merde, n’oublie pas ça, si tu les fais sourire ils mettront facilement la main à la poche, pleurer, ils ne font que ça, alors tu les distrais – ils adorent le concept du connard de pauvre qui garde le moral."
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Publié le 16/01/2015