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Trois saisons d’orage – Cécile Coulon

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Pourquoi lui ?
Parce que si Viviane Hamy acceptait de jouer le jeu du lobbying des prix littéraires, Cécile Coulon les accumulerait. Parce que si Cécile Coulon jouait le jeu de l’autobiographie dégoulinante de pathos, elle croulerait sous les récompenses.
Mais l’écrivain de 26 ans n’aborde pas les thèmes à la mode. Avec son nouveau livre, elle nous offre un Cent ans de solitude en moins chiant. L’histoire du village des Trois-Gueules, un cerbère à la porte d’un Enfer aux airs de Paradis. À moins que ce ne soit l’inverse. Sous couvert d’une saga familiale sur trois générations, c’est surtout l’influence de l’environnement sur les hommes qui est dépeinte. La vraie influence. Celle que l’on voit seulement dans les campagnes. Les villes sont les témoins de l’histoire. Les campagnes sont les auteurs des légendes. Les campagnes sont des univers complets. Autarciques. On les habite autant qu’elles vous habitent. Les campagnes regorgent de prisonniers heureux.
Il est des endroits, les villes, où les hommes écrivent l’histoire des lieux. Il est des endroits, les campagnes, où les lieux volent l’histoire des hommes.

Où le lire ?
En Auvergne, là où il a été écrit.

Incipit.
La maison, ou ce qu’il en reste, surplombe la vallée ; ses fenêtres, quatre grands yeux vides, veillent, à l’est du massif des Trois-Gueules.

Le passage à retenir par cœur.
Je vous parle d’un endroit qui est mort mille fois avant mon arrivée, qui mourra mille fois encore après mon départ, d’un lieu humide et brumeux, couvert de terre, de pierre, d’eau et d’herbe. Je vous parle d’un endroit qui a vu des hommes suffoquer, des enfants naître, d’un lieu qui leur survivra, jusqu’à la fin, s’il y en a une.
Je suis né dans une église. Une église de grande ville. Je mourrai dans une église. Une église de village. Celle des Fontaines. Plantée au milieu. Je m’appelle Clément, je suis vieux, comme tous les hommes d’église. Et comme tous les hommes d’église, je n’ai pas d’histoire ; j’ai abandonné la mienne pour entendre quotidiennement celles des autres. Mais la plus étrange, la plus terrifiante, l’histoire qui m’a empêché de dormir la nuit, qui m’a meurtri, moi, l’homme sans passé, celui qui marche sans bruit, rassure sans toucher, écoute sans souffler, l’histoire qui a effacé toutes les autres, c’est celle d’une famille. Elle n’était ni la plus riche, ni la plus puissante, ni la plus aimée du village, mais comme la plupart des familles, elle s’était construite sur les faiblesses des uns et les silences des autres, sur les malheurs qu’on veut oublier et les craintes de l’avenir. Elle portait les reliques du passé de ses membres, jusqu’au jour où ces traces ont explosé, ont inondé les rumeurs et les chuchotements, jusqu’au fond de la vallée.

À qui l’offrir ?
À tous ces campagnards qui pensent que la ville est un enfer et qu’ils vivent au Paradis. À tous ces citadins rousseauistes qui pensent que la campagne est un paradis.

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Trois saisons d’orage, Cécile Coulon éd. Viviane Hamy, 263 p., 19 €

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Publié le 05/01/2017