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JULIEN « SETH » MALLAND : « SI L’ART N’EST PAS SPIRITUEL, IL NE FONCTIONNE PAS »

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Quand on l’appelle à 9h du matin, Julien Malland décroche, haletant. Il se presse. Un tournage ? Un rendez-vous avec Bertrand Meheut ? Un retour de soirée drogue-sexe-décadence-je-fais-de-la-télé ? Non, Julien est parti graffer un mur de son quartier, Belleville. Et tout est dit sur le personnage. Intègre, passionné, humaniste, modeste, ce qu’on appelle plus communément un artiste.
Avant de s’appeler Seth, Julien prend en photo ses copains graffeurs. Il ne prendra la bombe que sur le tard. A 24 ans. Il enchaine par des études à l’ENSAD et travaille en parallèle dans la publicité, comme roughman (les jeux à gratter Morpion, c’est lui). « Les gens étaient sympas, mais j’avais l’impression de faire quelque chose qui ne sert à rien. »
Depuis, Julien Malland a gardé sa passion des photos de graffitis. Son livre, co-écrit avec Gautier Bischoff, Kapital est d’ailleurs le livre français le plus vendu sur le sujet (on souhaite le même succès à son dernier ouvrage sorti il y a deux semaines, Extramuros, qui relate tous ses voyages). Il est le directeur de la maison d’édition Wasted Talent, mais n’édite pas ses propres livres. « Par soucis d’intégrité et pour bénéficier d’un regard extérieur sur mon œuvre. » Intégrité peu répandue dans le monde de la littérature.
Depuis septembre 2009, son visage s’affiche dans votre salon sur Canal Plus, il est le Globe Painter des Nouveaux Explorateurs (« mais les gens ne m’arrêtent pas dans la rue « ).
Rencontre avec l’homme qui a vu le beau sous toutes les latitudes, sous toutes les cultures. Rencontre avec un artiste en quête.

Quel est ton métier exactement ?
Aujourd’hui, je suis peintre. Et une sorte de journaliste aussi. Et un peu photographe. Et je fais un peu de livres.

Voyager pour peindre, tu fais le plus beau métier du monde ?
Oui, c’est pour ça d’ailleurs que j’ai accepté la proposition de Canal, je ne voulais pas voir quelqu’un d’autre le faire, sinon je me serai dit « mais quelle chance il a ».

Quel est le plus bel endroit où tu ais posé une peinture ?
Il y en a beaucoup. (Julien s’interrompt, on l’entend expliquer qu’il a l’autorisation de la mairie pour peindre ici, ndlr). Excuse moi, des gens de la ville.
Les plus beaux endroits… j’aime bien les murs de séparation. Israël-Palestine ou États-unis-Méxique. Mais je crois que le plus beau, c’est un village en Indonésie, près du volcan Merapi. J’ai peint pendant une semaine avec des réfugiés.

Il y a un lieu que tu n’as pas fait et sur lequel tu fantasmes ?
Pas vraiment. Plus que des spots de fou, c’est les petits quartiers que j’aime. C’est plus intéressant. C’est là que tu rencontres des gens. Comme le mur israélo-palestinien ou un mur que j’ai fait en Chine dans un petit quartier. Ce n’est pas une activité solitaire. Tu arrives seul, mais tu intègres ta peinture dans un lieu de vie et les gens viennent à toi. C’est une activité de rencontres.

Au fil de tes voyages, tu as suivi un apprentissage extrêmement complet. Y a-t-il un artiste qui t’a particulièrement impressionné ?
Plein. Mono Gonzales au Chili, un peintre muraliste de 62 ans. Saner au Mexique. Les sculpteurs de masque.
J’en ai tellement vu. En fait, avant je n’avais pas de style, surtout depuis mon passage dans la pub. Mais en voyageant, j’ai vu tous ces gens qui avaient une identité forte. Alors, j’ai travaillé mon style. Je me suis plongé dans mon passé, ma culture (des dessins animés entre autre) et voilà.

Au XVIIIème siècle déjà, Voltaire s’interrogeait dans son Dictionnaire Philosophique sur le To Kalon, le beau universel. Toi qui a vu tellement de formes différentes d’esthétique, as-tu remarqué un point commun à chaque fois ?
Tous les mecs qui sont doués pensent leur travail comme une quête. Ils veulent tous aller plus loin, faire plus beau. Ils cherchent à se dépasser, à devenir mieux que juste un homme. Si l’art n’est pas spirituel, ça ne fonctionne pas.

Tu te considères comme un graffeur ou comme un street artiste ?
Je suis un peintre publique.

Il n’y a plus une galerie qui n’a pas son street artiste. Le street art en galerie, c’est se fourvoyer ?
Non, les gens font ce qu’ils veulent, je m’en fout. A partir du moment où tu peins sur une toile, ce n’est plus du street art par définition.
Ce qui me dérange vraiment, c’est les mecs qui vont dans la rue pour intégrer les galeries. Il y en a quelques-uns qui y arrivent et qui durent en plus. En allant au bout de leur truc. Je ne citerai pas de noms, mais ça, ça m’énerve.

Toi, tu es en galerie ?
Oui, depuis peu. C’est pour ça que je ne crache pas sur le street art en galerie (rire). Je suis chez Géraldine Zberro dans le 8ème. J’ai fait mon vernissage il y a une semaine. Mon premier. C’est étrange. Avec le champagne, et tout. Cétait très bien, mais je suis plus à l’aise dans la rue.



Le street art a toujours un sens. Parfois très explicite comme chez Banksy. Chez toi, le sens est plus caché.

Je préfère laisser l’interprétation aux gens. J’adore ce que fais Banksy, mais je m’adresse plus aux populations locales. Ce que je fais doit être simple, doux, pour pouvoir s’intégrer dans le lieu. En fait, le lieu est presque plus important que l’œuvre en elle-même. En France c’est différent. Je privilégie l’œuvre.
Mais ce que j’aime vraiment à l’étranger, c’est la rencontre avec un lieu et ses habitants. C’est pour ça qu’au début, j’ai eu énormément de mal à peindre sur toile. Maintenant, ça va mieux. Je vois la toile comme une page blanche.

Quand on voit des gens comme Jeff Koons qui gagnent énormément pour des œuvres assez lisses, on se dit que l’art véritable, celui qui dérange, il est plutôt de ton côté.
L’art est juste le reflet de son époque. Notre époque est marquée par un capitalisme décomplexé. Du coup, l’art c’est n’importe quoi. Les côtes, c’est n’importe quoi. Le marché et ses prix, c’est n’importe quoi.

Selon toi, la pub et l’art sont deux mondes ennemis ?
Non, ils ne sont pas séparés, parce qu’il y a de la création dans les deux. Moi, si on me proposait de faire de la pub, faudrait bien réfléchir à l’annonceur. Il faut être cohérent. Par exemple, Bansky, s’il fait de la pub, il est mort. Je vois des types qui dénoncent le travail des enfants et qui se font sponsoriser par Nike. Un artiste doit réfléchir. Moi, on m’a proposé des sponsors fringues pour la télé. Je l’ai fait un moment, mais j’ai arrêté, c’est trop contraignant. Je veux pouvoir m’habiller comme je veux. Je ne démarche pas de toute façon. Je paye encore mes bombes de peinture. Je ne fais pas de sponsoring, je fais des livres.

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Publié le 22/11/2012