Art

Balthus et ses polaroïds interdits

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Nous vous avions présentés les polaroids de David Hockney, d’Andy Warhol, d’Helmut Newton et de Robert Mapplethorpe. Aujourd’hui c’est au tour de l’artiste Balthus, même si son exposition en Allemagne a été censurée à cause des photos de son dernier modèle Anna Wahli qui était mineure. Heureusement il existe désormais un livre magnifique édité chez Steidl, qui contient 1200 clichés, où l’ancienne muse du peintre a écrit un texte remarquable qui fera taire les réactionnaires et les censeurs…

J’ai commencé à poser pour Balthus lorsque j’avais huit ans. A cette époque-là, je vivais ma vie de petite fille et Balthus n’était pour moi que mon voisin, un patient de mon père, un viel homme sympathique que je croisais quand j’allais jouer chez mon amie, fille du personnel de maison du Grand Chalet. L’histoire veut que son choix se soit porté sur moi pour devenir son modèle, quand un jour en rentrant de l’école il m’entendit chantonner l’air de la Reine de la Nuit de Mozart. Balthus lui-même féru de ce compositeur aurait eu comme une vision. Il a alors demandé à mon père s’il était d’accord que je pose pour lui. Je sais que mes parents m’ont demandé mon avis, mais je ne me souviens pas avoir réfléchi à ma réponse, j’ai dit oui et je suis allée poser pour la première fois au Grand Chalet, quelques jours plus tard.

Huit ans après j’y étais encore.

Je me souviens que la première séance de pose m’a mis vraiment mal à l’aise. J’étais très impressionnée, on ne se connaissait pas encore. C’était une sensation très étrange d’être à ce point dévisagée et observée. Je n’avais pas l’habitude que quelqu’un me regarde avec autant d’insistance. (…)

Balthus m’a avoué bien plus tard, que lui aussi avait été terrifié ce jour-là face à moi. Mon regard l’impressionnait tout autant que le sien envers moi.

Au fil du temps, nous nous sommes peu à peu « apprivoisés » comme il aimait le dire, jusqu’à devenir bien plus complices par la suite et cette séance de pose si inconfortable a fini par faire partie de mon quotidien. (…).

Un jour, dans une autre pièce du Grand Chalet et dans une autre posture, Balthus s’énervait avec son crayon. Il n’arrivait plus à l’utiliser comme il le souhaitait et le faisait tomber car ses doigts n’arrivaient plus à tenir cet objet si fin. (…)

Balthus a donc dû très rapidement changer d’outil de travail pour passer aux polaroïds. (…)

A chaque séance, il prenait un long moment d’observation, faisait de nombreux polaroïds et entre deux prises s’approchait de moi avec sa canne puis déplaçait un bras, une jambe, dégageait mes cheveux ou tournait légèrement mon visage. Je n’avais pas l’impression qu’il changeait grand chose, cela m’agaçait même parfois lorsqu’il se levait difficilement de son siège pour la énième fois pour modifier un détail dans la pose. (…)

De l’âge de 8 ans à 16 ans, je n’ai pas cessé d’aller passer mes mercredis après-midi poser pour Balthus. Je dois dire que cela ne me paraissait pas extraordinaire. Cela faisait partie de mon quotidien. Je mesurais parfois l’ampleur de ce que j’étais en train de vivre lorsque des journalistes ou des photographes souhaitaient me rencontrer, m’interviewer ou me photographier. Dans ces cours instants, je me rendais compte que j’étais probablement en train de vivre quelque chose d’exceptionnel, d’unique. Le reste du temps, je redoutais plutôt l’appel de Balthus à la maison pour me demander de venir poser.

Je me demande aujourd’hui pourquoi je retournai poser pratiquement chaque semaine ? Certes, je n’osais parfois pas dire non mais j’aurais pu demander à mes parents de le faire à ma place. Régulièrement cela m’embêtait vraiment de devoir y aller. J’aurai préféré aller jouer avec mes amis ou partir faire du ski lorsque la neige venait de tomber. Il faut croire que j’y trouvai un intérêt puisque personne ne me forçait. Peut-être que je sentais une nécessité ou je me faisais un devoir d’être présente pour Balthus qui me réclamait. Mon père disait en plaisantant que j’étais « son meilleur médicament »… Je ne trouve pas de réponse en ce qui me concerne.

Il y avait quelque chose d’indescriptible dans ce qui nous liait Balthus et moi. Il m’avait demandé de le tutoyer, je n’ai jamais pu, mais je me sentais proche de lui, à mi-chemin entre un grand-père et un ami. Une complicité à quelque part et des rituels, qui nous ont permis de nous supporter durant 8 ans, lors de ces moments hors du temps et presque irréels qu’était nos séances de pose…

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Publié le 23/12/2014